Heather Fulk ne parvient pas à se souvenir si elle avait entendu parler de la politique de non-dénigrement mise en place par Dave Ramsey avant que son mari, Jon, ne soit licencié de la société dirigée par le gourou chrétien de la finance en mai 2020.

Mais ceux qui travaillent pour Ramsey Solutions et les millions de personnes qui suivent les enseignements de son fondateur sur le leadership savent qu’il est peu tolérant pour la négativité dans les rangs. Ramsey définit le commérage comme le fait de « discuter de quelque chose de négatif avec quelqu’un qui ne peut pas aider à résoudre le problème ». Les critiques doivent être adressées directement au responsable ; se plaindre à ses collègues est considéré comme « déloyal ».

Il arrive bien sûr que les employés de Ramsey aient des critiques à formuler, qu’il s’agisse de petites choses comme leur avis sur un invité de la méditation hebdomadaire animée par leur patron, ou de préoccupations plus importantes quant à leur place dans l’entreprise, mais ils doivent veiller à ne pas les partager avec des collègues qui pourraient les dénoncer.

« Il faut être prudent avec les nouvelles relations avant de savoir si une personne est sûre », déclare un ancien employé qui a quitté l’entreprise il y a quelques mois et a souhaité conserver l’anonymat par crainte de représailles.

Pour certains, les réticences s’étendent bien au-delà de l’entreprise. « Ils ont l’impression que de parler à leur conjoint ou à leurs amis relève déjà du commérage », rapporte un autre employé.

Ils savent qu’il ne faut pas faire comme Heather Fulk. Dans les premiers mois de la pandémie, l’année dernière, elle a partagé sur sa page Facebook ses inquiétudes quant à la réouverture du bureau de « l’entreprise de Jon ». Un collègue a rapporté le message de trois phrases à Ramsey Solutions et le mari de Heather a été licencié dans le mois qui a suivi.

Lors de l’entretien de licenciement, selon un enregistrement, le directeur des ressources humaines de Ramsey a confirmé que le message sur les médias sociaux était la raison de cette décision. « Nous ne sommes manifestement pas d’accord sur la définition du commérage » a fait remarquer son mari.

Après le licenciement de son mari, Heather a reçu une lettre de mise en demeure de la part de l’entreprise. Elle a donc été très évasive dans les informations partagées à ses amis sur Facebook, en leur précisant qu’ils pouvaient lui envoyer un message s’ils voulaient savoir avec plus de précisions pourquoi son mari n’était plus employé chez Ramsey.

Elle était encore en train de gérer sa culpabilité pour ce qui s’était passé quand une femme, responsable dans son Église, a pris contact avec elle. Heather pensait qu’elle venait lui apporter son soutien dans l’épreuve et les deux femmes se sont rencontrées devant chez elle. Au lieu de cela, il s’agissait de critiquer son récent message sur Facebook : « Ça donnait l’impression que tu voulais juste agiter des rumeurs ».

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C’est à juste titre que les chrétiens tiennent compte des avertissements scripturaires concernant les médisances, les choses dites en secret et les ragots mensongers. Cependant il arrive aussi que certains responsables se réfèrent à ces enseignements pour faire taire et discréditer les victimes de harcèlement et les lanceurs d’alerte.

L’un des plus anciens équipiers de l’association fondée par Ravi Zacharias avait soulevé en interne ses préoccupations concernant le comportement du fondateur à l’étranger, et a été mis en difficulté pour avoir « répandu des rumeurs ». Les femmes qui ont porté des accusations d’inconduite sexuelle contre le fondateur de la Willow Creek Community Church, Bill Hybels, ont été accusées de mener une campagne visant à faire tomber l’Église par des « allégations mensongères ».

Au cours de la décennie qui a suivi la publication de son livre Resisting Gossip (« Résister au commérage »), le pasteur Matthew Mitchell a également remarqué la répétition de ce type de schéma. Il y a deux ans, Mitchell écrivait sur son blog qu’il craignait que des responsables en place n’utilisent son travail pour étouffer les critiques au sein de leurs Églises.

Alors que les mouvements #MeToo et #ChurchToo ont mis en avant la parole des victimes, Mitchell rapportait qu’il avait eu de nombreuses occasions de constater « à quel point il était difficile de parler et de le faire ouvertement lorsque vous avez été maltraité par une personne en position d’autorité, et d’avoir ensuite la pression supplémentaire d’être accusé de médisance ». Le réflexe de discréditer ceux qui font état de préoccupations au sein d’un groupe peut constituer un signal d’alerte sur une possible culture de l’abus.

La réponse à apporter, Mitchell et d’autres experts sont d’accord là-dessus, n’est pas que l’Église cesse d’enseigner contre les dangers de la médisance. Mais elle doit commencer par établir une bonne compréhension de ce que constitue véritablement celle-ci.

William Vanderbloemen, dont la société conseille les employeurs chrétiens en matière d’embauche et de culture d’entreprise, explique que ses clients sont de plus en plus nombreux à ajouter des clauses d’interdiction des commérages dans leurs manuels du salarié, d’autant plus que les médias sociaux permettent aux gens de diffuser largement des informations potentiellement préjudiciables. Pour faire respecter ces règles, ils doivent naviguer autour de la frontière subjective de ce qui peut être considéré comme « médisance » ou établir des paramètres définissant le terme dès le départ.

Le fait d’appeler cela « sujet de prière » n’empêche pas que cela soit un ragot. Mais c’est ainsi qu’on le dissimule parfois », explique Vanderbloemen, ancien pasteur à Houston.

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La médisance et Matthieu 18

La Bible ne nous offre pas une définition unique et utilise plusieurs mots pour désigner ce que nous appellerions commérages ou médisance. Selon Karen Ehman, une conférencière de Proverbs 31 Ministries et autrice de Keep It Shut (« Bouclez-la »), dans l’Ancien Testament, les termes font généralement référence à une personne — un « conteur » ou un « trafiquant d’informations » — plutôt qu’à une action. Les termes du Nouveau Testament pour désigner le commérage, dit-elle, font référence à de vains bavardages (1 Tm 6.20) et aux chuchotements (2 Co 12.20).

« Nous avons hérité de cette idée selon laquelle “parler dans le dos de quelqu’un” relève du commérage. Peut-être en est-il ainsi. Mais peut-être pas », expose Ehman, qui a passé cinq ans à étudier les recommandations de l’Écriture sur l’expression verbale afin de lutter contre sa tendance à se mettre en difficulté par ses paroles. « Si c’est vrai, et que je ne le fais pas de manière calomnieuse ou malveillante, ce n’est pas vraiment de la médisance. C’est juste parler de quelqu’un quand il n’est pas dans la pièce ».

Pour les chrétiens, la médisance n’est pas tant un type de discours qu’une motivation à parler. Parfois, les ragots sont alimentés par notre propre égoïsme ou une volonté de se mettre en valeur : nous voulons attirer l’attention et être considérés comme faisant partie de ceux qui savent. Parfois, il s’agit d’une motivation peu amène envers les autres, d’un désir de les caricaturer ou de révéler un secret qui pourrait nuire à leur réputation.

Qualifier de « médisance » toute information négative ou sensible, c’est passer à côté de l’essentiel.

« Parfois, nous devons dire quelque chose de négatif que nous savons être vrai sur une personne absente, pour mettre notre interlocuteur en garde contre les agissements de cette personne, car il risque d’être blessé de la même manière », explique Mitchell, citant Paul dans 2 Timothée 4.15 à propos du mal commis par Alexandre l’orfèvre. Paul écrit ainsi : « Toi aussi, garde-toi de lui, car il s’est opposé avec acharnement à notre prédication ».

En vue d’une évolution vers plus de transparence, de confiance et de redevabilité, des institutions chrétiennes examinent plus attentivement si elles offrent des possibilités de s’exprimer librement à ceux qui veulent à juste titre prendre la parole pour dire la vérité, dénoncer le péché et protéger d’autres personnes du danger.

D’une certaine manière, le travail à distance pendant le COVID-19 a obligé les employeurs chrétiens à communiquer plus clairement et à instaurer une plus grande confiance, selon Al Lopus, PDG du Best Christian Workplaces Institute.

Les Églises, les œuvres et les entreprises chrétiennes veulent créer une culture de travail positive dans laquelle il est attendu des employés qu’ils manifestent les fruits de l’Esprit, mais cela ne signifie pas qu’il faille taire tout élément négatif.

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« Nous encourageons nos partenaires à créer un environnement dans lequel les gens se sentent libres d’exprimer leurs opinions », dit Lopus, ajoutant qu’une communication ouverte rend également les organisations plus innovantes. « Il y a une forme saine de conflit lorsque les gens ne sont pas d’accord sur des questions ou des idées ».

Sur base de Matthieu 18, les chrétiens peuvent couramment être qualifiés de médisants pour avoir parlé des mauvais comportements de quelqu’un sans s’être d’abord adressés directement à la personne en question.

« J’ai beaucoup réfléchi à cette accusation de médisance », rapporte Sandra Glahn, qui a accompagné une Église pour prendre soin d’un groupe de femmes rapportant des faits d’abus et de harcèlement sexuels de la part de diacres. « Lorsqu’une différence de pouvoir entre en ligne de compte, on trouve un mode opératoire plus directement applicable dans la première épître à Timothée, lorsque l’apôtre dit à son jeune collaborateur : “N’accepte pas d’accusation contre un responsable d’Église si elle n’est pas appuyée par deux ou trois témoins. Ceux qui ont péché, tu dois les reprendre devant tous, afin que cela inspire de la crainte aux autres” (1 Tm 5.19-20). »

Affronter les abus commis par des responsables d’Église devrait ainsi impliquer des tierces personnes plutôt que d’obliger la victime à rencontrer son agresseur présumé dans un tête-à-tête déséquilibré.

« Les deux ou trois personnes doivent avoir un échange avant la dénonciation. Cette conversation n’est pas de la médisance », précise Glahn. « Les deux ou trois peuvent aussi avoir besoin de consulter un conseiller spirituel. Cela élargit encore le cercle. Cette conversation n’est pas non plus de la médisance. »

Non seulement ces conversations sont permises, mais elles contribuent aussi à une forme de redevabilité.

« Nous avons vu, en particulier ces dernières années, des personnes puissantes capables de nuire à d’autres personnes — parfois pendant de nombreuses années — et s’en tirer, en partie parce que les victimes étaient isolées et ne se connaissaient pas entre elles, en partie parce que l’organisation protégeait ses dirigeants de critiques justifiées », déclare Stephen Witmer, un pasteur du Massachusetts qui a écrit sur la médisance dans l’Église.

Il est important de savoir qui est introduit dans le cercle. Qu’il s’agisse de préoccupations majeures ou de petites critiques, les chrétiens devraient chercher un interlocuteur qui puisse faire plus qu’entendre leurs doléances.

« Lorsque nous parlons à une tierce personne d’un problème que nous percevons chez quelqu’un, nous devrions considérer cette tierce personne comme un participant impliqué, et non comme un destinataire passif, et, en conséquence, la choisir avec soin », estime Witmer. « Peut-être nous aidera-t-elle à réfléchir à ce que nous allons dire lorsque nous approcherons la personne. Elle pourra peut-être nous accompagner pour parler à la personne. Elle ne devrait pas être un simple récepteur de notre besoin de nous épancher. »

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Pour des victimes qui par peur ont gardé le silence sur leurs expériences, qui ont ruminé, se sont inquiétées et se sont blâmées elles-mêmes au point d’être spirituellement au bout du rouleau, ce petit groupe d’auditeurs de confiance peut être une bouée de sauvetage. Il peut également mettre en évidence un système abusif et permettre une prise de conscience à la fois déchirante et réconfortante que, malgré l’isolement qu’elles ont ressenti en silence, les victimes ne sont pas seules.

« Quand ils appellent cela du commérage, quand ils ne permettent pas de discuter et de mettre les choses sur la table, il n’y a aucune chance que quelqu’un comprenne ce qui lui arrive », déclare Melissa Hogan, l’une des plus de douze anciens employés et conjoints d’employés de Ramsey Solutions qui ont répondu à nos questions. « Nous en avons besoin. Nous avons besoin de personnes pour nous entourer ».

En d’autres termes, le patron ou les ressources humaines ne sont pas les seuls à pouvoir vous aider à faire face à vos préoccupations ; il y a aussi la personne à côté de vous qui peut vous écouter et peut-être vous dire « moi aussi ».

L’ex-mari de Hogan, Chris, était l’un des cadres dirigeants de Ramsey Solutions et l’entreprise a supervisé un « processus de restauration » lorsque le couple a eu des difficultés conjugales découlant des aventures amoureuses du mari. En 2019, Dave Ramsey a dit à son personnel que Melissa Hogan était venue le voir et avait violemment « accusé Chris de faire toutes sortes de choses ». L’entreprise a ensuite soutenu Chris au travers de ce que Ramsey a décrit comme un « divorce houleux ». Chris Hogan a quitté l’entreprise en mars dernier en raison « d’actions et de comportements » qui n’étaient pas « en accord avec les valeurs fondamentales de Ramsey Solutions ».

Melissa Hogan dit que c’est entièrement grâce à Dieu qu’elle est entrée en contact, il y a cinq ans, avec un cercle de femmes par le biais du club des épouses rattaché à l’entreprise. Au moment de son divorce, Hogan avait l’impression qu’elle ne pouvait pas s’ouvrir à elles à cause du bâillon imposé par Ramsey. Aujourd’hui, elles constituent son groupe de soutien : elles échangent des messages sur l’application Voxer, étudient ensemble les abus spirituels et sensibilisent les gens dans l’espoir que d’autres puissent échapper à des environnements manipulateurs.

Wade Mullen, auteur de Something's Not Right : Decoding the Hidden Tactics of Abuse–and Freeing Yourself from Its Power (« Quelque chose ne tourne pas rond : décoder les tactiques abusives cachées et se libérer de leur emprise »), décrit comment des organisations abusives et toxiques craignent l’élan collectif qui peut se produire lorsqu’une personne raconte à une autre ce qui lui est arrivé et réalise qu’elle n’est pas la seule.

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« L’une des formes de représailles consiste pour les dirigeants à réagir à la mise en lumière de la vérité par la déformation les raisons morales et éthiques qui poussent la personne à parler aux autres, la faisant passer pour une personne amère et revancharde qui ne fait que répandre des rumeurs », explique-t-il. « Dans certains cas, j’ai vu des responsables religieux attribuer les révélations d’abus à des efforts sataniques pour détruire l’œuvre de Dieu. Ils qualifient ces révélations de ragots et affirment ensuite que les ragots, et par extension le porteur de ragots, sont utilisés par le Diable lui-même pour attaquer l’Église ou leur ministère. »

Lopus, de Best Christian Workplaces, affirme qu’un environnement chrétien « est le seul endroit où les gens peuvent apporter tout leur être au travail. » En conséquence, les employés peuvent développer des liens plus profonds avec les personnes avec lesquelles ils travaillent et avoir des attentes plus élevées envers les dirigeants.

Dans un tel cadre, le mauvais management de l’équipe de travail va avoir des ramifications spirituelles, incitant les gens à se blâmer eux-mêmes ou à en vouloir aux dirigeants chrétiens qui ne représenteraient pas à leurs yeux l’attitude de Jésus.

Parler au nom de la vérité, de l’amour et de la justice

Certaines ressources chrétiennes ont pour but d’aider les pasteurs à se protéger, eux et leurs Églises, contre les ragots et les calomnies, qui selon Vanderbloemen deviennent une menace importante à l’ère de la « cancel culture » (« culture de l’annulation ») et des histoires sordides rendues virales sur les médias sociaux. « Maintenant que tout le monde a son propre réseau de diffusion […], cela pourrait creuser encore le sillon, car les ragots sont un vieux phénomène »,

Si l’Écriture pouvait inciter les gens à dénoncer les péchés des responsables devant l’Église, il n’y avait jusque-là aucun moyen de le faire instantanément devant des foules dépassant largement sa propre communauté (et les dirigeants d’alors n’avaient pas non plus la portée mondiale de certains pasteurs, auteurs et responsables de ministères populaires d’aujourd’hui).

« Je sais qu’il y a de tragiques cas d’école où “Cette personne n’a pas pu s’exprimer parce qu’elle pensait qu’elle perdrait son emploi, et le gars a pu agir pendant des années et des années comme une sorte de prédateur sexuel”. Je sais que ces histoires existent, et je ne veux pas les minimiser », déclare-t-il. « Mais je sais aussi que le pouvoir des ragots est également plus grand que jamais. Vous pouvez ruiner la vie d’une personne sans la moindre once de vérité. »

Vanderbloemen expose qu’au cours des cinq dernières années les clauses de non-dénigrement, qui faisaient généralement partie des accords de licenciement, se sont étendues pour s’appliquer également aux membres de la famille, comme un moyen de parer aux médisances, aux commérages et aux insultes sur les médias sociaux.

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Selon lui, dans la plupart des cas, des erreurs ont été commises de part et d’autre et ces accords permettent aux Églises de tourner la page sans avoir à régler le conflit en public. D’un point de vue juridique, ces accords visent à protéger les deux parties de toute conséquence de la rupture : un ancien employeur ne pourra pas critiquer l’ancien salarié sur les conditions de son départ si le salarié et sa famille acceptent de faire de même.

Mais l’attention portée à l’utilisation de clauses de non-dénigrement et d’accords de confidentialité par les Églises et les ministères chrétiens soulève des inquiétudes quant à la dissimulation de fautes importantes. Vanderbloemen précise qu’« un bon accord de confidentialité comprendra toujours une clause stipulant que si quelque chose de criminel est survenu, vous avez pleinement le droit de le signaler », ce qui doit permettre de dénoncer la mauvaise gestion des fonds, les mauvais traitements ou le harcèlement sexuel.

Des Églises ont aussi été réduites au silence par des politiques de non-dénigrement ; il a fallu une nouvelle loi au Texas, adoptée à la suite d’abus chez les baptistes du Sud, pour que les Églises puissent divulguer à des employeurs potentiels, sans risquer d’être poursuivies, les raisons du départ d’un salarié ou d’un bénévole.

Karen Ehman déclare : « Donner son opinion honnête lorsqu’on vous demande des références sur quelqu’un au travail » ne relève pas de la médisance, mais plutôt d’une information utile destinée à quelqu’un qui devrait la connaître.

Mais qu’en est-il de la révélation d’informations potentiellement préjudiciables à la vue de tous vos contacts sur les médias sociaux, ou même de tout Internet ?

Certains affirment que les dirigeants qui ont abusé de leur pouvoir sont tenus à une exigence plus élevée et qu’en raison de leur influence ils doivent être interpellés en public, même s’ils se sont repentis. Glahn rappelle l’enseignement de 1 Timothée, qui recommande de dénoncer les responsables d’Église qui ont péché « devant tout le monde », en guise d’avertissement.

Mais nos motivations et nos dispositions intérieures sont des facteurs déterminants pour savoir si nous nous laissons aller à des commérages dans ce domaine. Mitchell met en garde chacun — victimes comme spectateurs — contre le fait de considérer comme une source d’amusement les feuilletons auxquels donnent lieu de telles polémiques face à un responsable.

« Les personnes vulnérables doivent continuer à faire attention à la façon dont elles parlent des puissants ; il n’y a pas là d’excuse pour agir avec bassesse », souligne-t-il. « Même les personnes abusées doivent parler en quête de vérité, d’amour et de justice, et non dans un désir de vengeance, par besoin de râler, ou même de se défouler. »

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Pour avoir beaucoup étudié le fonctionnement des ragots, Mitchell entend effectivement des pasteurs dont les Églises ont été divisées par des commérages. Mais la raison pour laquelle vous avez besoin de débarrasser votre Église des ragots est d’en faire un endroit sain pour les fidèles, dit-il, et non pas pour que le pasteur n’ait pas à faire face aux critiques.

« C’est le revers du leadership chrétien. Celui qui est placé plus haut est appelé à s’abaisser davantage, et cela peut signifier prendre plus de coups que vous ne le souhaiteriez sans vous défendre, mais c’est la joie de ce leadership chrétien », dit Mitchell, qui a été pasteur de l’Église évangélique libre de Lanse en Pennsylvanie au cours des 23 dernières années.

Les pasteurs sont inévitablement confrontés à des réactions négatives et à des murmures sur les bancs d’église — une année d’exigences en matière de masques et de restrictions litigieuses sur les rassemblements l’a démontré — mais ils doivent décider quand laisser passer une remarque et quand y donner suite.

« Au cours de mes années de pastorat, j’ai entendu des critiques à mon sujet qui relevaient du commérage. J’ai généralement suivi le conseil de Charles Spurgeon selon lequel les pasteurs devraient avoir un œil aveugle et une oreille sourde, et devraient tourner cet œil aveugle et cette oreille sourde vers les personnes s’adonnant au commérage », raconte Witmer, pasteur principal de la Pepperell Christian Fellowship. « J’ai ignoré les reproches rapportés de manière anonyme ou j’ai demandé au rapporteur d’orienter les personnes à l’origine des critiques vers une conversation directe avec moi. »

Pour Heather Fulk, dans le Tennessee, la suggestion d’une ex-responsable d’Église et amie qu’elle voulait attiser les ragots sur Ramsey est encore douloureuse.

« Je réalise tout juste à quel point cela nous a fait du tort », déclarait-elle à l’approche de l’anniversaire du licenciement de son mari. Elle en est venue à se considérer comme une victime de traumatisme, encore sous le choc du licenciement brutal de son mari et dans la crainte de nouvelles représailles lorsqu’elle s’exprime sur le sujet.

Les Fulk fréquentent maintenant une nouvelle Église, après en avoir intégré un groupe de maison pour suivre ensemble le culte en ligne pendant la pandémie. Elle a pu avoir des échanges réguliers avec les pasteurs et l’équipe dirigeante sur la nécessité d’être attentifs à une bonne prise en charge des victimes d’abus.

« Nous sommes tellement habitués à utiliser un langage spirituel pour couvrir des comportements abusifs », exprime-t-elle. « C’est joli parce qu’on y a mis un verset biblique, mais maintenant je me dis : “Non, je ne pense pas que cela signifie vraiment ça”. »

Traduit par Denis Schultz

Révisé par Léo Lehmann

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