Un sondage mené en janvier par le Washington Post et ABC News révèle que 44% des Américains blancs s’identifiant comme évangéliques seraient réticents à se faire vacciner contre la COVID-19, contre moins d’un tiers dans la population en général.

Pendant des siècles, et même si la relation a parfois été complexe, la religion et la médecine ont collaboré dans les efforts de prévention des maladies, Au cours des dernières années, les professionnels de la santé publique ont compté sur le soutien des dirigeants d’Églises – particulièrement dans certaines communautés culturelles – pour gagner la confiance de ceux qu'ils cherchent à sensibiliser. La pandémie de coronavirus nous offre un exemple de plus de la relation complexe entre la foi et la science.

Compte tenu des divergences entre les chrétiens, comment les pasteurs devraient-ils aborder le sujet du vaccin contre la COVID-19 avec leurs assemblées ? Devraient-ils encourager les gens de leur Église à se faire vacciner ?

Cinq pasteurs ont bien voulu nous décrire comment des facteurs tels que l'origine ethnique, la théologie et la composition de la congrégation influencent leur approche du problème.

Jeff Schultz, pasteur de la Faith Church à Indianapolis

Notre Église a prié pour les efforts de recherche et de développement de vaccins, mais nous n'irions pas jusqu'à inciter les gens à se faire vacciner.

Notre congrégation compte un certain nombre de médecins, d’infirmières, de chercheurs dans le domaine médical et de travailleurs de l'industrie pharmaceutique. Nous croyons que Dieu agit parfois de façon miraculeuse, mais plus communément à travers notre travail, nos dons et notre sagesse exercés au service des autres. Nous avons encouragé les gens à porter des masques et à pratiquer la distanciation sociale. Nous avons aussi des membres qui ne retourneront pas au culte en personne tant qu’un vaccin ne sera pas disponible. Mais je ne pense pas que nous dirions quoi que ce soit formellement sur la prise d’un vaccin (si ce n'est que pour rendre grâce à Dieu pour leur découverte).

Au niveau individuel, je vais encourager les gens à consulter leur médecin pour être guidés dans cette décision. Je vois les masques et la distanciation sociale comme des comportements à très faible risque qui contribuent à notre amour pour nos prochains. Un vaccin contre la COVID-19 est un autre moyen important d’arrêter la propagation d’une maladie mortelle, mais en tant que pasteur je ne crois pas avoir les qualifications pour orienter les gens à propos de traitements médicaux susceptibles d'avoir des effets secondaires ou un impact sur la santé à long terme. Je veux aider les gens à voir le potentiel bénéfique d'un vaccin tout en demandant à chacun de respecter les décisions des autres.

Luke B. Bobo, directeur des partenariats stratégiques chez Made to Flourish, un réseau de pasteurs basé au Kansas, et professeur invité au Covenant Theological Seminary

L’avortement, le cinéma, la musique, les armes à feu, les dessins animés, la médecine – autant de sujets que les pasteurs, en tant qu’exégètes de la culture, doivent aborder, car ils sont importants. Ces artefacts de notre culture véhiculent des messages qui sont souvent contraires à la vision chrétienne du monde. Le vaccin contre la COVID-19 ne fait pas exception et mérite d'être abordé depuis la chaire. Je crois que les pasteurs doivent oser un discours sage, biblique et chrétien à propos des vaccins.

Article continues below

Bien sûr, susciter l'adhésion de leurs fidèles à ce vaccin sera plus compliqué pour les pasteurs afro-américains car de nombreux abus ont été infligés à des personnes noires au nom du progrès médical. Qui peut oublier l’expérience de Tuskegee sur la syphilis et les fameuses cellules HeLa, des cellules cancéreuses volées à Henrietta Lacks sans le consentement de sa famille ? Les pasteurs doivent donc également aborder ce sujet sous un angle historique.

Les pasteurs doivent enseigner aux membres de leur assemblée à réfléchir de manière critique afin qu'ils forment leur propre opinion sur ce vaccin contre la COVID-19. Quand on leur demandera s’ils prévoient eux-mêmes de se faire vacciner, ils devraient répondre simplement en prenant soin de préciser : « C’est ma décision. Vous devez faire le travail et prendre votre propre décision. » En d’autres termes, les pasteurs ne doivent pas penser à la place de leurs fidèles. Ils doivent plutôt équiper leurs membres pour qu’ils soient en mesure de réfléchir et de décider par eux-mêmes.

Mandy Smith, pasteure de la University Christian Church à Cincinnati

Je n’ai aucune objection aux vaccins d'un point de vue philosophique ou théologique et je m’en remettrai aux professionnels de la santé dans ma congrégation qui en savent plus que moi sur le sujet. L’Église que je dirige se situe sur ce qu’on appelle parfois « Pill Hill » (litt. la Colline du Comprimé). Nous avons quatre hôpitaux dans notre voisinage immédiat, et nous comptons donc parmi nous pas mal de professionnels de la santé. En même temps, comme nous sommes dans une communauté diversifiée, nous avons également pas mal de gens intéressés par des modes de vie alternatifs, ce qui les amène à se méfier des vaccins.

En tant que chrétiens, nous avons besoin de laisser de la place pour les divergences d’opinions – l’unité dans les choses essentielles, la liberté dans les non-essentielles et en toutes choses, la charité. D'un point de vue philosophique, notre opinion sur les vaccins n’est pas essentielle : nous ne perdrons pas notre salut et ne devrions pas laisser la question nous diviser entre chrétiens.

En même temps, d'un point de vue pratique, les décisions que nous prenons quant au vaccin auront une influence sur les autres et vice versa. Bien que nous puissions accepter de ne pas être d’accord sur certains enjeux, si nos enfants jouent ensemble et que nous partageons des repas ou la Sainte-Cène, alors notre décision face aux vaccins ne concerne pas seulement notre propre intérêt mais bien celui de toute la communauté. S’il y a une chose que la pandémie nous a montrée, c’est que nos vies et notre santé sont étroitement liées à celles des autres.

Article continues below
Stephen Cook, pasteur principal de la Second Baptist Church à Memphis

La COVID-19 a coûté la vie à plus de 283'000 de nos prochains aux États-Unis, et à plus d'un million et demi de nos prochains dans le monde entier. Avec l’arrivée d'un vaccin qui suscite l'espoir, les pasteurs ont l’opportunité d’appeler le peuple de Jésus-Christ à aimer leur prochain, d’une manière qui incarne le commandement du Christ de nous aimer les uns les autres.

Quand un homme de loi interrogea Jésus pour savoir qui devait être considéré comme son prochain (Luc 10), ce dernier répondit avec l’histoire du Samaritain qui s’est arrêté pour subvenir aux besoins de l'homme qui avait été battu et laissé pour mort. Remarquez que, dans l'exemple de service miséricordieux choisi par Jésus, c'est par un acte de guérison que le Samaritain a manifesté son amour du prochain.

Encourager les croyants à se faire vacciner contre cette maladie qui a fait tant de ravages est une responsabilité pastorale. C’est l’occasion d’inviter les disciples de Jésus-Christ à réfléchir avec nous au rôle que nous avons à jouer pour favoriser la guérison du monde. C’est une opportunité de nous rappeler qu’à la fin de l’histoire, Jésus élève celui qui, en réponse à un besoin désespéré, aura agi comme un prochain.

Stephanie Lobdell, pasteure des étudiants à la Mount Vernon Nazarene University dans l’Ohio

L'instruction de Jésus d’aimer notre prochain a trouvé de nouvelles façons de se manifester dans le quotidien du campus universitaire où j'exerce mon ministère, avec par exemple les masques ou les plexiglas séparant les étudiants dans la cafétéria. Dans les jours à venir, ce commandement devrait également influencer notre attitude vis-à-vis du vaccin. Recevoir le vaccin, si notre condition physique le permet, est une autre façon de pratiquer l’amour du prochain.

En tant qu’université chrétienne de tradition méthodiste, nous apportons un argument supplémentaire à la discussion sur les vaccins. En tant que Wesleyens, nous tenons fermement à la centralité de la grâce coopérative dans la pratique chrétienne. Dieu initie le mouvement dans notre direction, nous invitant à expérimenter avec lui une relation d’amour ainsi qu’un véritable partenariat pour incarner activement la nouvelle création. Nous cherchons à encourager nos étudiants à considérer la vocation pour laquelle ils étudient comme une expression de ce partenariat.

Lorsque des scientifiques décryptent l’ADN d’un virus dangereux, lorsque des médecins travaillent sans relâche pour trouver des traitements plus efficaces, lorsque des chercheurs élaborent un vaccin qui protège les gens contre la contagion, nous ne levons pas un poing arrogant face à la science pour revendiquer que « la foi triomphe de la peur ! » Au contraire, nous nous réjouissons. Nous nous réjouissons devant l'impact vivifiant de ces vocations divinement ordonnées. Nous proclamons « Grâce soit rendue à Dieu », à la fois pour la providence de Dieu et pour le don précieux de l'intelligence humaine.

Traduit par Simon Fournier

Révisé par Léo Lehmann

[ This article is also available in English Português 简体中文 한국어, and 繁体中文. See all of our French (Français) coverage. ]