L'Église Saddleback de Rick Warren a récemment fait les gros titres en ordonnant trois femmes pasteurs. J'ai été reconnaissante de voir ces femmes reconnues et de leur voir confiées à la fois l'autorité publique et la responsabilité institutionnelle que confère cette ordination. Mais quand j'ai lu les nouvelles, j'ai aussi poussé un grand soupir : « Nous y revoilà ». Je savais que le débat sur le rôle des femmes dans l'Église alimenterait les conversations pour toute la semaine, et je pouvais déjà prédire les arguments rebattus que j'entendrais répéter encore et encore.

C’est un secret de polichinelle : vous savez qui déteste parler de l'ordination des femmes ? Les femmes pasteurs. Pas toutes, bien sûr. Certaines femmes ont une onction toute spéciale pour débattre de ce sujet, et honnêtement, je m’en réjouis pour elles.

Mais la réalité est que peu d'entre nous deviennent pasteurs dans le but de parler de l'ordination des femmes. Nous sommes ordonnées parce que notre imagination a été saisie par l’Évangile. Nous sommes ordonnées pour témoigner de la beauté et de la vérité de Jésus. Nous sommes ordonnées pour servir l'Église par le ministère de la Parole et des sacrements. (Et, à retenir, ne vous faites pas ordonner pour une autre « cause » que le ministère de la Parole et des sacrements. Il n’y a rien qui vaille cela.)

Je n'ai pas toujours été en faveur de l'ordination des femmes. Jusqu'à mes 30 ans, j'étais ce que l’on appelle une complémentarienne modérée. Mais j'étais aussi une femme dans le ministère. Les gens dans mon Église pensaient que je finirais par épouser un pasteur (comme moyen non officiel d'accéder au ministère vocationnel pour les femmes laïques). J'ai fait un stage dans une Église de la convention baptiste du Sud au sein du groupe de jeunes, et dans une Église presbytérienne au sein de ministères de charité, travaillant parmi les immigrants, les sans-abri et les plus pauvres. Puis je suis allée au séminaire où j'ai découvert que j'aimais et que j'avais un don pour les études théologiques. Et j'ai finalement travaillé pendant des années comme aumônier sur le campus.

J'ai passé du temps à étudier attentivement le débat sur l'ordination des femmes et, au fil des ans, j'ai changé de position. Mais une fois ce long travail théologique accompli, ma décision de demander l’ordination était plutôt d’ordre organique et pratique. Je n'ai pas été ordonnée parce que je voulais prouver qu’il devait y avoir des pasteurs femmes ou affirmer ce qui me paraissait juste. Je n'ai pas été ordonnée parce que je pense que les femmes (ou les hommes) ont un droit inaliénable à l'ordination. J'ai été ordonnée parce que je servais déjà en tant que laïque et que j'avais une vision suffisamment élevée de l'Église et des sacrements pour ne plus pouvoir envisager mon ministère comme détaché de la vie et de l'autorité de l'église.

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Je faisais déjà le travail. J'enseignais et je formais déjà des disciples. Je voulais le faire sous le regard et au nom du corps du Christ.

Maintenant, quand je prêche, quand je pose doucement ma main sur l'épaule d'une femme qui pleure et s’épanche en confession, quand j'écris un article, quand je me promène avec un étudiant qui pose des questions sur la Bible, quand je présente le corps du Christ à des hommes et des femmes fatigués et proclame de ma voix la plus claire et la plus forte que ce sont « les dons de Dieu pour le peuple de Dieu », je ne pense pas à l'ordination des femmes. Je ne pense pas aux verbes grecs ou à la féminité biblique. Je prie en silence pour que l'Esprit nous attire à lui afin de guérir son peuple et de nous apprendre à croire à nouveau.

Bien sûr, l'ordination des femmes est une question importante. Je suis très reconnaissante envers les biblistes et les théologiens qui examinent de près les arguments bibliques (récemment, en anglais, Beth Allison Barr et William Witt ont écrits d'excellents livres sur le sujet). Nous avons besoin de ces discussions. Et je continuerai à y prendre part.

Mais sur internet et dans l'Église cette question est régulièrement montée en épingle, souvent de manière abstraite. Pour nous qui sommes dans le ministère, le travail que nous faisons s’enracine dans le concret : la vie d’hommes et de femmes en chair et en os que nous aimons et servons. Alors que le sujet surgit rarement dans le contact avec les paroissiens qui ont besoin d’aide, nombreux sont ceux, à travers le monde, qui veulent sans cesse revenir sur la question. Je ne connais pas de femme pasteur ou prêtresse qui ne se soit jamais assise un jour à côté d’un passager d’un avion, d’un train ou d’un bus qui, découvrant qu'elle est une femme prédicatrice, ressente soudainement un élan de zèle justicier l’incitant à se lancer dans une interminable leçon sur l’erreur que constituerait l’ordination des femmes.

Mais pendant qu’une moitié de l’Église essaie de nous convaincre de quitter notre fonction, l'autre moitié veut nous encourager à nous faire les pourfendeuses du patriarcat.

Très tôt après mon ordination, lorsque, entre deux réunions, je faisais un saut dans le café branché du coin et que je portais toujours le col blanc distinctif du clergé, je voyais des pouces approbateurs levés et des hochements de tête enthousiastes de la part des clients qui voulaient m’encourager. J'ai apprécié ces réactions. Vraiment. Mais je savais qu'ils me voyaient comme un symbole du féminisme triomphant, pas comme une prédicatrice de l'Évangile. De plus, une femme comme moi veut parfois juste pouvoir prendre un café et lire un livre sans être harponnée au passage comme une « proie » théologique. Je suis un test de Rorschach. Je suis une représentation de quelque chose, que je le veuille ou non. (C'est précisément pour cette raison que je ne porte pas souvent mon col blanc en public.)

Mon existence même est gênante pour certains et encourageante pour d'autres. Et presque tout le monde fait toutes sortes de conjectures sur ce que je crois ou ne crois pas à propos de la Bible, du genre et de Jésus.

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S’ajoute une complexité supplémentaire pour celles d'entre nous qui sont prêtes à collaborer et même à apprendre des complémentariens. Nous aimons l'Église et les Écritures et ne voulons pas les « réduire en cendres ». Certains progressistes nous voient comme « fraternisant avec l'ennemi ». Pourtant, nous ne cadrons jamais avec les cercles complémentariens. Nous finissons donc par nous sentir marginalisées dans la conversation, ballotées entre les des deux côtés d'une Église gravement polarisée, où l’Évangile passe souvent au second plan derrière les débats du jour.

Dans ma propre dénomination, mes consœurs membres du clergé ont servi d’exutoires de bien des façons, malgré elles. Elles servent leurs églises. Elles se soumettent chacune à leur évêque. Et elles doivent souvent composer avec les critiques à tout propos, allant de leur voix à leur théologie, d’une manière que les hommes ne connaissent pas. Et pourtant, elles continuent d'être pasteurs. Car c'est ce qu'elles sont : pasteurs, bergers, mères, servantes.

Hier, une jeune femme dans le ministère s'assoit sur mon canapé et me dit : « Je fais ça pour rendre les gens libres ». Parce que, ce qui nous attire dans le ministère, c'est Jésus et sa mission. Nous ne sommes pas motivées par le féminisme de la deuxième vague ou par « les impulsions provoquées par la théologie de la libération », comme l'a affirmé Al Mohler dans sa récente réponse aux nouvelles de Saddleback. Nous voulons servir l'Église avec les dons que Dieu a donnés.

En tant que femme prêtre, je me sens souvent comme un observateur involontaire dans une guerre des cultures que je trouve franchement ennuyeuse. Ce qui m'intéresse dans le ministère, ce n'est pas de convaincre quiconque que je suis digne d'un poste particulier. Ce qui est intéressant dans le ministère, c'est de participer à l'œuvre de Jésus dans l'Église.

En fin de compte, l'œuvre de Christ lui-même est la seule chose qui rende l'ordination des femmes un tant soit peu convaincante. La moisson est abondante, les ouvriers peu nombreux. Oui, nous devons chercher à être fidèles à l'Écriture. Oui, ces discussions sur l'ordination des femmes sont nécessaires. Mais inutile de passer la plupart de notre temps ou de notre énergie à discuter de la manière dont les femmes travaillent sur le terrain. Nos yeux doivent être fixés sur l'Évangile. Nous continuerons à faire le dur travail du ministère parce que nous cherchons à suivre le Seigneur de la moisson lui-même.

Tish Harrison Warren est prêtresse de l'Église anglicane d'Amérique du Nord et auteure de Liturgy of the Ordinary (traduit en français sous le titre de Liturgie de la vie ordinaire) et Prayer in the Night (IVP, 2021).

Traduit par Philippe Kaminski

Révisé par Léo Lehmann

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