Je suis missionnaire en Croatie, un beau pays au passé très complexe. Il y a 24 ans, lorsque je suis venu ici pour la première fois lors d’un voyage de mission d’été avec l’organisation Cru, j’ai découvert que les Croates aimaient passer des heures dans les cafés à partager leurs récits. Mes nouveaux amis m’ont beaucoup parlé d’histoire — les rois du 10e siècle, les fascistes, les communistes et leurs expériences pendant la guerre d’indépendance qui s’était terminée deux ans avant mon arrivée. Le passé s’immisçait constamment dans la conversation.

Issu de la culture tournée vers l’avenir de la Silicon Valley, j’ai été fasciné par leur intérêt pour l’histoire. Mais ce trait m’apparaissait avant tout comme une curiosité locale. À l’époque, je n’imaginais pas à quel point le poids du passé pèserait également bientôt sur mon propre pays, les États-Unis.

Nous vivons à une époque de grands conflits sociaux. Nos débats sont alimentés par des histoires concurrentes. Sommes-nous la ville sur la colline ou la nation la plus diabolique de l’histoire ? L’élection a-t-elle été volée ou cette histoire est-elle un mensonge échafaudé de toutes pièces ? Les vaccins COVID-19 sont-ils un énorme succès ou font-ils partie d’une sombre conspiration ? Les Églises elles-mêmes sont déchirées par des récits concurrents sur la théorie critique de la race, les scandales d’abus sexuels, etc.

Ce genre de conflit entre les croyants est partout dans l’Écriture. La Bible avance sans broncher dans des histoires apparemment inconciliables. À travers des récits laconiques et ingénieux, les auteurs bibliques pourraient bien avoir poussé leur public d’origine vers la guérison. Pour les Israélites, des mots comme « Jébusien » ou « Samaritain » n’étaient pas étranges et difficiles à prononcer. Pour eux, ces étiquettes étaient aussi chargées que « confédéré », « socialiste » ou « Black Lives Matter » le sont pour nous.

Les livres historiques de l’Ancien Testament sont probablement la première utilisation du récit (au lieu du poème épique) pour raconter un histoire nationale. Ils emploient un style courageux et direct pour rapporter des histoires douloureuses de manière à ce que les ennemis puissent se réconcilier. J’en trouve l’exemple le plus riche en 1 et 2 Samuel.

Dans ce récit, Israël subit deux transitions massives : le passage de sa direction par des juges et des prophètes à une royauté sous Saül, puis le transfert du pouvoir à la lignée davidique. Ces bouleversements ont créé des changements de pouvoir avec des effets générationnels durables. Ce furent les années 1939, 1968 et peut-être 2020 de l’Israël royal, des années de grands bouleversements.

Au cours des 20 années où j’ai servi comme missionnaire à plein temps en Croatie, j’ai pris part à des centaines de conversations sur son histoire torturée, en parlant avec d’autres pères avant les matchs de football, avec des chefs d’entreprise dans des études bibliques ou encore avec des voisins âgés dans le village natal de ma femme. Avec ces expériences à l’esprit, il m’est facile d’imaginer des disputes constantes entre les partisans Judéens du règne de David, les Benjaminites, et ceux qui préféraient l’ancien système des juges et des prophètes.

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Dans 1 et 2 Samuel, ces diverses perspectives sont toutes incluses et respectées. Nous savons que Samuel a dirigé la nation et a entendu la voix de Dieu. Mais — dans un détail presque totalement inexploré dans les sermons et les commentaires — c’est Samuel qui déclenche la crise de leadership en faisant avancer ses fils sans valeur comme ses héritiers. Les anciens ne demandent un roi qu’en réponse à la catastrophique entreprise népotiste de Samuel (1 S 8.1-5).

Le leadership du prophète se termine par un échec. Saül devient alors le premier roi, pèche et sombre dans la folie. Mais il sauve aussi le peuple et punit les ennemis d’Israël de tous côtés. David le remplace comme roi et est un homme selon le cœur de Dieu. Mais c’est aussi un agresseur sexuel meurtrier.

Le récit est d’une richesse étonnante. Robert Alter, professeur d’hébreu et de littérature comparée à l’Université de Californie à Berkeley, est convaincu que l’auteur de Samuel croyait à l’alliance, à la prophétie et à l’élection mais d’une manière si complexe que « cela frôle la subversion ». Samuel a été écrit par les vainqueurs, les partisans du règne de David. Mais ceux-ci pourraient concourir pour le record du gagnant le plus autocritique de tous les temps.

Les professeurs de droit à l’Université de New York Moshe Halbertal et Stephen Holmes soutiennent dans The Beginning of Politics : Power in the Biblical Book of Samuel (« Au commencement de la politique : le pouvoir dans le livre biblique de Samuel ») que cette complexité fait de 1 et 2 Samuel le premier ouvrage de réflexion politique de l’histoire.

Pensez à l’appel désespéré de Saül à ses compagnons benjaminites alors que son royaume s’effondre : « Ecoutez, Benjaminites! Le fils d’Isaï vous donnera-t-il à tous des champs et des vignes ? Fera-t-il de vous tous des chefs de milliers et de centaines ? » (1 S 22.7). Ce n’est pas seulement Saül ou sa famille qui perd le pouvoir. Toute sa tribu perd son statut. Samuel met astucieusement en évidence les dynamiques sociales et économiques.

Imaginez un rouleau de Samuel arrivant pour la première fois dans un village encore partagé entre la nostalgie de Samuel et l’enthousiasme pour son roi. Alors que le prêtre lit à haute voix, tout le monde est nerveux. Mais que se passe-t-il ? Je suppose que chaque groupe grimace parfois, hoche énergiquement la tête à d’autres moments, et se rappelle de la souveraineté de Dieu. Les hochements de tête se font accusateurs lorsque des anecdotes notoires surgissent, mais à la fin tous doivent bien admettre que l’histoire a été racontée de manière équitable. En incorporant habilement des détails majeurs de toutes parts et en affirmant la souveraineté de Dieu, ces livres ont réconcilié le peuple de Dieu avec la royauté davidique.

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Pour la première fois en 1000 ans, la Croatie a la chance de raconter sa propre histoire complexe à sa jeunesse. Malheureusement, elle ne raconte qu’une version très unilatérale de son histoire — une version que nos deux fils entendent dans le système scolaire public depuis 11 ans. Chaque basculement du pouvoir ne permet de raconter qu’un côté de l’histoire et exclut la moitié de la nation.

Nous avons tous une compréhension partielle de notre propre histoire. Pour des raisons très locales, les Croates se sont retrouvés d’un côté ou de l’autre du fascisme ou du communisme. Samuel m’aide à prendre pied au milieu de ce véritable crève-cœur. Il me rappelle d’accepter qu’il y a des faits de chaque côté, de m’attendre à ce que l’histoire soit complexe et de ne pas mépriser les gens uniquement pour leur allégeance. Il me permet aussi de proclamer notre espérance que Dieu est toujours aux commandes.

Pendant plus d’une décennie, j’ai été en lien avec un programme en Croatie appelé Renewing Our Minds (« Renouveler notre pensée »). Il rassemble des jeunes de pays très marqués par les conflits pour une conférence de deux semaines axée sur le rétablissement de la paix à travers l’exemple de Jésus. Le génie du programme est qu’il se concentre d’abord sur le jeu et le travail d’équipe afin que les jeunes découvrent que leurs supposés « ennemis » ne sont pas si différents d’eux. Ce n’est qu’alors que les responsables du programme présentent les récits contradictoires de l’histoire par le biais de conférenciers et de médias. Bien des jeunes n’ont jamais été confrontés au fait que l’autre côté a sa propre histoire cohérente.

La dernière partie de la conférence se concentre sur la reconstruction d’une meilleure vision des « autres » à travers des pratiques de rétablissement de la paix inspirées de Jésus. En faisant connaissance de personnes de l’autre camp, en racontant leurs histoires et en écoutant les histoires des autres, la transformation peut commencer.

J’ai déjà écrit un chapitre de livre sur Samuel en tant que récit réconciliateur, basé en grande partie sur mon contexte croate. Mais cette histoire biblique peut parler à chaque nation. Le message subtil que Samuel nous adresse est à la fois réconfortant et douloureux :

Premièrement, Dieu comprend à quel point nous sommes sensibles à l’honneur de notre peuple. Il ne nous demande pas de mépriser nos ancêtres. Leurs actes honorables ne seront pas perdus, même s’ils se sont retrouvés du mauvais côté de l’histoire. On ne peut pas considérer des groupes entiers de personnes comme des boucs émissaires.

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  • Dieu attend de nous que nous ne détournions pas les yeux des événements historiques, aussi déplaisants soient-ils. Toujours dans mon contexte américain, si nous voyons les péchés d’Israël si clairement dans l’Ancien Testament, comment pouvons-nous ignorer la transformation d’êtres humains en simples biens mobiliers, les violations des traités avec les tribus amérindiennes, la loi d’exclusion des Chinois et bien d’autres injustices ? Comment pouvons-nous nous attendre à ce que les Églises soient en bonne santé si elles refusent d’être aussi claires sur leurs propres scandales que la Bible à partir de laquelle elles prêchent ?
  • Une histoire complexe peut être fidèlement retransmise par une bonne narration. L’auteur de Samuel ne nous dit pas de lire d’abord un livre sur les dynamiques ethniques de la Palestine pour comprendre l’histoire. Il ne nous enferme pas non plus dans l’exiguïté d’une théorie complotiste. De petits détails, tels Paltiel qui pleure après Michal ou les robes en lin qu’Hannah apporte au temple chaque année pour son petit garçon, ouvrent nos cœurs à l’humanité et la faillibilité de nos dirigeants.
  • En fin de compte, Dieu sait ce qu’il fait et accomplit sa volonté parmi les nations. Il nous donne à chacun un pays qui nous forme et que nous apprenons à aimer. Et il nous offre ces incroyables outils bibliques avec lesquels naviguer dans les conflits parfois apparemment insolubles de notre époque.

Les États-Unis représentent beaucoup de choses pour moi. J’y vois une formidable expérience démocratique, un refuge pour les réfugiés et un foyer pour la liberté religieuse. Mais ce pays a aussi sa propre histoire sombre et cruelle, en particulier en ce qui concerne les Noirs et les Amérindiens. Dieu nous invite à intégrer tous ces différents éléments dans une seule histoire réconciliatrice. Il désire que nous aimions profondément notre nation et luttions aussi pour qu’elle rende des comptes.

Nous avons besoin de voix comme celle de l’auteur anonyme de Samuel, qui écrivait de l’intérieur de la cour du roi et s’est risqué à dire la vérité d’une manière convaincante pour que la nation puisse commencer à guérir de ses divisions. L’auteur de Samuel nous montre comment les pasteurs et les responsables chrétiens n’ont pas seulement un rôle prophétique à jouer ; ils tiennent également un rôle de conteurs réconciliateurs dans leurs Églises et leurs communautés.

Si vous dirigez des gens divisés, voici ma proposition : relisez le livre de Samuel. Considérez les Benjaminites et les Judéens comme des gens de gauche et de droite, des noirs et des blancs, des conservateurs et des progressistes ou quelques autres groupes qui s’opposent dans votre contexte.

Laissez infuser la gloire et la honte de chaque tribu. Pouvez-vous être un conteur réconciliateur au sein de votre propre peuple lorsqu’il parle de racisme, de COVID-19 ou d’élection présidentielle ? N’offrez pas de théories du complot ou des concepts académiques en vogue qu’ils seraient censés avoir appris la veille. Proposez-leur un récit posé et consistant qui n’épargne personne et transperce les cœurs.

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Soyez concis. Concevez votre récit de manière à ce que les deux parties soient obligées d’admettre que vous avez intégré leur point de vue. Vous n’avez pas besoin de prononcer un jugement ; rappelez plutôt avec confiance que Dieu contrôle toujours la situation dans son ensemble. Bien raconter l’histoire est en soi influent et formateur. Et surtout, partagez-le de manière à ce que toute votre communauté puisse en faire l’expérience, ensemble. Si nous pouvons écouter une histoire ensemble et que nos enfants entendent leurs parents admettre « c’est vrai », il y a de l’espoir que nous puissions avancer vers la réconciliation.

Il y a tant en jeu dans une narration véridique. Des peuples se meurent faute d’un récit commun, poussés vers le schisme par des sources d’information partisanes. Si nous avons trop peur de leur raconter une histoire qu’ils peuvent tous accepter, même à contrecœur, ils ne perdureront pas en tant que communauté.

Les Benjaminites étaient les « perdants » historiques, mais ils ont gardé vivant le souvenir de ce qui était bon et de ce qui ne l’était pas. Finalement, ils se sont réconciliés avec le règne venu de Juda. C’est ainsi qu’ils ont fait partie du reste qui n’a pas été emporté avec les tribus du nord. Durant la période où le royaume d’Israël a été divisé en deux, les rois de Juda régnaient en fait sur Juda, Benjamin et une grande partie des Lévites. Ce récit a aidé à sauver le peuple de Benjamin de l’apostasie et de la destruction.

Les Benjaminites n’ont jamais oublié ni méprisé Saül, malgré tous ses défauts. Des siècles plus tard, un couple benjaminite de Tarse nommait fièrement son fils en son honneur. Nous le connaissons mieux sous le nom de Paul. Il a prêché la bonne nouvelle que le Messie, le Lion de Juda, le Fils de David, était Jésus crucifié et ressuscité des morts.

C’est tout le pouvoir réconciliateur d’une histoire courageuse et bien racontée.

Nolan Sharp est missionnaire de l’organisation Cru en Croatie et travaille avec des personnes engagées dans le monde des affaires.

Traduit par Teodora Haiducu

Édité en français par Léo Lehmann

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