Quelques jours après l’élection du démocrate Bill Clinton à la présidence des États-Unis en 1992, je (Rick) animais une réunion de responsables de petits groupes d’étude et de partage. L’un d’eux, dont les convictions politiques penchaient nettement en faveur du camp républicain, suggéra que nos petits groupes devraient observer un temps de contrition à la lumière des récentes élections. Quelques-uns opinèrent en faveur de la proposition. Était-ce une bonne idée ?

Je pensais que non. J’évoquai qu’environ 80 % des évangéliques avaient voté Républicain, un fait que nul ne semblait ignorer. Ensuite, je demandai à chacun des responsables de prendre une feuille de papier et d’écrire les noms de deux ou trois personnes de leur petit groupe susceptibles de voter Démocrate.

Il y eut un silence de plomb. Personne ne prit son stylo.

Enfin, un responsable prit la parole et déclara qu’il pensait que personne dans son groupe n’avait voté Démocrate. Je fis remarquer que si notre communauté reflétait les moyennes nationales pour les évangéliques, un petit groupe de 12 à 14 personnes compterait trois démocrates. Je leur demandai de s’arrêter et de se demander qui étaient ces personnes et ce qu’elles ressentiraient probablement si nous proposions un moment de contrition comme entrée en matière de notre réunion. Ce fut un moment embarrassant.

Les responsables comprirent qu’ouvrir la réunion par une séance de contrition pourrait être mal accueilli par certains. Ils se rendirent également compte que les temps de prière au cours des dernières semaines précédant l’élection avaient probablement été tout aussi aliénants. Nous avions simplement été aveugles à la diversité des convictions politiques au sein de nos groupes.

La définition courante du dictionnaire pour conviction ressemble à ceci : une croyance inébranlable ou fermement ancrée que l’on n’abandonnera pas de sitôt. Nous possédons cependant des croyances de ce type à propos de l’arithmétique sans les qualifier généralement de convictions. Les convictions ne concernent pas seulement des faits ordinaires, mais se rapportent plutôt à des croyances particulières. Nous pourrions dire que les convictions sont des croyances morales ou religieuses profondément ancrées qui orientent nos croyances, nos actions ou nos choix. Cette définition exclut les croyances en matière de goût (qui ne relève pas de la morale). Elle exclut aussi certaines croyances que nous avons mais que nous négligeons ou ignorons facilement (elles ne guident pas nos actions).

Remarquez que cette définition laisse place à deux types de convictions que nous pourrions appeler convictions absolues et convictions personnelles. Les convictions absolues sont dites absolues non pas tant à cause du zèle que nous y attachons, mais plutôt parce que nous pensons qu’elles devraient s’appliquer « absolument » pour tout le monde. Elles sont universelles. Elles concernent aussi bien nous-mêmes que notre prochain. Les principales doctrines chrétiennes sont des exemples de tels absolus.

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Les convictions personnelles, en revanche, sont celles qui nous sont propres. Elles guident notre conduite personnelle sans pour autant être partagées par d’autres, et nous en sommes conscients. Il pourrait s’agir de la conviction de ne pas boire d’alcool à cause d’un membre de la famille tué par un conducteur ivre. Une telle conviction ferme peut se comprendre sans que tout le monde la partage. Les distinctions que nous faisons ici ne sont pas nouvelles, elles reflètent simplement cette célèbre maxime : « Dans les choses essentielles, unité ; dans les choses secondaires, liberté ; en toutes choses, charité ».

Comment alors former des convictions chrétiennes profondes sans diviser l’Église ? Examinons de plus près cette notion de conviction. Les convictions sont comme la lumière : elles se divisent en plusieurs couleurs au travers d’un prisme. Considérez la croyance que Dieu a créé les êtres humains à son image — une vérité théologique intemporelle fondée sur les Écritures (Genèse 1.26). Ce genre de conviction pourrait être appelée croyance confessionnelle — un absolu que tout chrétien devrait partager.

Quelques chapitres plus loin, dans Genèse 9.5-6, cette vérité débouche sur un impératif moral qui interdit de tuer quiconque parce que tout humain est créé à l’image de Dieu. Cet impératif moral peut être élargi à un ensemble de propositions positives qui confèrent efficacement de la valeur à la vie humaine. En prolongeant cette idée, nous découvrons qu’accorder de la valeur à la vie humaine signifie probablement plus que simplement être « pro-vie » dans le sens de s’opposer à l’avortement. Il s’agirait plutôt du développement d’une « éthique de vie cohérente », une expression inventée par le cardinal Joseph Bernardin. Une telle éthique s’éloigne de l’avortement mais aussi de l’euthanasie, de la guerre et de la violence. Elle aurait probablement des implications positives comme la garantie des droits fondamentaux nécessaires à qui porte l’image de Dieu. Ceux-ci incluraient la liberté de culte selon sa conscience et la satisfaction des besoins de base tels que la nourriture et le logement.

Les gens ont tendance à être d’accord sur les valeurs elles-mêmes, mais divergent sur la manière de hiérarchiser ces valeurs .

Ces affirmations de plus en plus précises n’émergent pas parce que nous trouvons de plus en plus d’enseignements explicites dans l’Écriture, mais parce que nous développons de plus en plus les implications de notre confession que les êtres humains portent l’image de Dieu. Ces implications pourraient se résumer à une déclaration fondamentale telle que : « Chaque être humain devrait être protégé contre toute atteinte à la vie et avoir accès aux biens de première nécessité pour mener une vie humaine prospère ».

Nous nous déplaçons à travers un spectre qui se précise au fur et à mesure de notre avancée. Nos croyances confessionnelles et nos impératifs moraux façonnent des valeurs fondamentales dans nos âmes — ils façonnent nos désirs et nos aspirations. Cependant, ces valeurs fondamentales ne sont pas encore assez précises. Ultimement, nous avons besoin de déterminer des lignes de conduite spécifiques. Nous devons par exemple décider si l’interdiction de tuer un être porteur de l’image de Dieu doit nous conduire à nous opposer à la fois à l’avortement et à la peine capitale ou seulement à l’avortement.

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Notez qu’à mesure que nous nous déplaçons dans ce spectre, chaque étape rend nos convictions plus spécifiques, mais à mesure qu’elles deviennent plus spécifiques, elles sont également plus contestées. Au départ, les déclarations explicites des Écritures ou les vérités fondamentales de nos confessions de foi suscitent l’unanimité de tous les chrétiens. Les convictions sur ces questions sont absolues et universelles. Cependant, plus nos conclusions sont précises, plus la culture, la prudence, les circonstances historiques et la sagesse pratique les influencent. Par conséquent, nos positions se diversifient.

Il est possible de relier ce spectre à trois types de problèmes différents : les absolus, les sujets discutables faisant partie du spectre, et les affaires de goût qui n’en font pas partie. Le spectre commence par les absolus et aborde progressivement les sujets ouverts à la discussion. À l’extrême opposé des absolus, les questions de goût sont en dehors du spectre car elles ne constituent pas des convictions.

En détail : quatre types de convictions

Croyances confessionnelles. Les croyances confessionnelles délimitent les contours du christianisme et fondent la foi et la pratique de l’Église et des croyants. Elles sont souvent exprimées dans des déclarations telles que le Symbole des apôtres ou le Symbole de Nicée. Les croyances confessionnelles sont fréquemment récitées par l’assemblée lors du culte public. Elles sont généralement formulées de manière collective (« Nous croyons ») plutôt qu’individuelle (« Je crois »).

Ceci implique clairement que tous les membres de la communauté sont censés partager ces convictions. Si quelqu’un niait ces déclarations du credo, ce serait une bonne raison de douter de l’authenticité de sa foi. Ces crédos confessionnels conditionnent nos convictions. Nous pourrions même les appeler convictions chrétiennes par opposition aux convictions personnelles, précisément parce que nous croyons que ces convictions font partie intégrante de la foi chrétienne. Elles ne relèvent pas simplement de la conviction personnelle.

Comme leur nom l’indique, les croyances confessionnelles se rapportent à la croyance, non à l’action. Elles sont en grande partie composées d’assertions théologiques intemporelles sur la nature de Dieu, de l’humanité et du salut. Les Églises et les disciples de Christ doivent ensuite décider ce qu’honorer Jésus en tant que Seigneur exige d’eux dans les temps particuliers et les contextes culturels dans lesquels ils vivent.

Impératifs moraux. Identifier les impératifs moraux et spirituels constitue la première étape pour rendre « opérationnelles » les croyances confessionnelles, c’est-à-dire les traduire en actes. Comme les croyances confessionnelles, les impératifs moraux et spirituels sont universels ou presque parmi les chrétiens. Sur le plan comportemental, ce sont les pendants des doctrines théologiques contenues dans nos confessions de foi. Ils sont inspirés des commandements de l’Écriture, de même que les articles de foi de nos confessions dérivent directement des affirmations théologiques de l’Écriture. « Impératif » renvoie à ces hauts principes qui guident les actions, mais il faut noter que le terme touche à un large éventail de comportements. Certains de ces impératifs traitent de questions spirituelles sur l’adoration et sur la dévotion dues à Dieu. D’autres commandements traitent de questions éthiques sur la façon dont nous traitons nos semblables. Nous utiliserons l’expression « impératifs moraux » comme terme générique couvrant à la fois les questions éthiques et spirituelles.

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Valeurs fondamentales. Les impératifs moraux et spirituels réclament presque immédiatement des précisions supplémentaires. Appelons cette prochaine étape de notre spectre de convictions : « valeurs fondamentales », en se référant aux choses qui importent — les choses qui comptent réellement.

Le terme valeurs est couramment utilisé par les psychologues ou les sociologues pour identifier les motivations à l’origine des actions. Les valeurs sont des fins recherchées qui guident les choix et aident à évaluer les actions politiques, les personnes et les événements. Récemment, le socio-psychologue Jonathan Haidt a formulé une « théorie des fondements moraux » qui identifie six valeurs humaines fondamentales : le soin, l’équité, la loyauté, l’autorité, la sainteté et la liberté.

Comment ces valeurs communes peuvent-elles déboucher sur de si différentes orientations pour l’action ? La raison en est que les gens ont tendance à être d’accord sur les valeurs elles-mêmes, mais divergent sur la manière de hiérarchiser ces valeurs . Les questions les plus controversées recoupent plus d’une valeur : une politique qui promeut la liberté, par exemple, peut affaiblir l’équité ou manquer de prendre soin d’un besoin humain fondamental.

Par exemple, lorsqu’on parle d’immigration, on pourra s’entendre sur le fait que les gens devraient se soumettre aux autorités et et sur le fait que les immigrants devraient être considérés avec amour et dignité, mais le désaccord pourra survenir sur le poids à donner à ces choses dans des cas particuliers. De plus, nous n’élaborons pas une hiérarchie de valeurs unique et universelle, mais sommes plutôt enclins à hiérarchiser les valeurs différemment selon la situation. En d’autres termes, nous pourrions peser différemment nos valeurs selon que nous sommes face à des réfugiés syriens ou face à des Centraméricains traversant la frontière sud des États-Unis. En bref, les valeurs sont le lieu où un point de départ commun mène à différents points d’arrivée.

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Lignes de conduite. La dernière étape sur le spectre des convictions consiste à tracer les lignes directrices spécifiques pour la conduite à tenir. Ici, les impératifs moraux et les valeurs fondamentales trouvent leur expression dans des décisions politiques factuelles, des réponses aux dilemmes éthiques et des plans d’action dans un contexte culturel particulier. Les lignes de conduite tiennent compte des délais, des lieux et des personnes concernées. Elles répondent à la question : comment puis-je honorer Christ du mieux possible au moment, à l’endroit et dans les circonstances où il m’a placé ?

La sagesse et l’expérience acquises dans la vie jouent un rôle extrêmement important dans la formation de lignes directrices pour sa conduite. Timothy Keller explique que prendre soin des pauvres est un enseignement biblique clair et un impératif moral, mais savoir si la meilleure façon d’y parvenir passe par l’entreprise privée, par la redistribution gouvernementale ou par la combinaison des deux relève de la sagesse pratique. De même, l’amour du prochain et la protection de la vie à l’image de Dieu doivent nous conduire à alléger les souffrances humaines et à prendre soin des affligés. Mais il n’y a pas de solution « chrétienne » unique à cela. Néanmoins, il nous revient de décider que faire. Il n’est pas possible de poursuivre toutes les options à la fois.

Il n’est pas rare que nous ayons de fortes intuitions, presque viscérales, sur les questions morales et politiques. Elles ne sont pas nécessairement mauvaises — la conscience fonctionne souvent de manière intuitive sans que nous ne connaissions les ressorts cachés qui la dirigent. Toutefois, il est précieux d’affiner et d’approfondir nos intuitions par une réflexion raisonnée et éclairée par la sagesse d’autrui. Personne n’est la source autosuffisante de toute vérité.

Jennifer Herdt, éthicienne chrétienne à la Yale Divinity School, note qu’une profonde dépendance vis-à-vis de Dieu est essentielle pour développer « un regard lucide sur son propre caractère et ses capacités [qui] permet d’admettre tout autant sa faiblesse et sa force, son incompétence et sa compétence ».

Nous recherchons la vérité ensemble, en tant que membres d’une communauté. Une partie essentielle de ce processus consiste, comme le dit Jacques, à être « modéré et conciliant, plein de compassion et de bons fruits, sans parti pris et sans hypocrisie ». De telles vertus mènent à une « moisson de justice » (cf. Jacques 3.17-18). Lorsque nous pratiquons une écoute ouverte et sincère vis-à-vis des autres, nous sommes en bien meilleure voie pour poursuivre le projet de Paul d’avoir « une pleine conviction dans notre esprit » (cf. Romains 14.5).

Adapté de Winsome Conviction, de Tim Muehlhoff et Richard Langer. Copyright ©2020 Tim Muehlhoff et Richard Langer. Utilisé avec la permission de InterVarsity Press, P.O. Box 1400, Downers Grove, IL 60515-1426. www.ivpress.com

Traduit par Philippe Kaminski

Révisé par Léo Lehmann

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Winsome Conviction: Disagreeing Without Dividing the Church
Winsome Conviction: Disagreeing Without Dividing the Church
IVP
2020-12-08
224 pp., 14.99
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