Comment est-ce que je vis en tant que femme dans ce coin retiré du monde ? Je n’aurais pas su que répondre à cette question lorsque je suis arrivée pour la première fois dans la nature sauvage de l’Alaska en tant que jeune épouse d’un pêcheur. En fait, je n’aurais même pas envisagé de me poser la question, principalement parce que je ne me considérais pas en tant que femme. Pas plus que je ne me pensais comme fille.

Je ne pensais pas grand-chose du genre, en partie parce que j’ai grandi dans un foyer non genré, et en partie à cause de la culture elle-même. Dans les années 70, les hommes comme les femmes portaient des pattes d’éléphant, se faisaient une raie au milieu des cheveux et se baladaient sur des chaussures à semelles compensées.

Les experts scientifiques et médiatiques nous disaient que les différences entre les sexes étaient des constructions purement sociales : nous étions tous des produits de notre environnement. Les parents progressistes plaçaient des camions sous le sapin de Noël pour leurs petites filles et les garçons recevaient des poupées. Même des couples d’âge moyen et avancé marchaient main dans la main dans des tenues assorties.

Mon mari et moi avons tout pris. Dans notre phase idéaliste, nous avons décidé que nous travaillerions ensemble dans la pêche commerciale, puis nous rentrerions à terre préparer le repas et laver la vaisselle ensemble. Je me suis vite réveillée de ce rêve.

Et en tant que société, nous nous sommes aussi éloignés de cette conception du genre qui prévalait dans les années 70. En 2015, nous étions mis face à cette double image de Bruce devenu(e) Caitlyn Jenner : son ancienne version exacerbée de la masculinité exprimée dans des prouesses athlétiques et son hyperféminité actuelle, obtenue grâce à la chirurgie, aux hormones, à beaucoup de maquillage et à une séance photo pour Vanity Fair.

Les progrès de la science, et en particulier des neurosciences, se sont soldés par une série de percées menant à la conclusion que, tenez-vous bien, les hommes et les femmes étaient bel et bien différents : physiquement, dans leur fonctionnement cérébral, en matière de style de communication, de schéma hormonal, et tout cela dès avant leur naissance.

Presque toutes les disciplines scientifiques ont contribué à répertorier les manières étonnantes dont homme et femme se distinguent. Ils étaient si éloignés l’un de l’autre que l’un des livres les plus populaires des années 90 plaçait les hommes sur Mars et les femmes sur Vénus. En moins de deux décennies, les hommes et les femmes étaient passés de la marche main dans la main dans des tenues assorties à l’habitation de différentes planètes.

La neuroscience a été utile, à sa mesure. Nous sommes tout de même soulagés lorsque nous découvrons que certains traits de notre conjoint (ou frère ou sœur) ne sont pas leurs propres aberrations, mais un comportement assez normal parmi leur genre. Je possède une série populaire d’enseignements sur le mariage chrétien qui s’amuse de cette espèce masculine qui ne peut pas effectuer plusieurs tâches en même temps pour sauver sa vie, qui ne prononce que 17 mots par jour (en fait, des études disent 7 000), qui n’a aucune idée de son véritable état émotionnel, etc. Puis vient le pendant féminin : des femmes qui parlent sans arrêt, sautent du coq à l’âne, se focalisent sur des détails, et ainsi de suite.

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Ces choses sont désormais considérées comme des lieux communs, en particulier dans certains cercles chrétiens : les hommes sont rationnels ; les femmes sont émotives. Les hommes sont des loups solitaires ; les femmes sont coopératives. Les hommes ne peuvent faire qu’une chose à la fois ; les femmes sont multitâches. Vous pourriez probablement en lister une douzaine d’autres.

Comme on pouvait s’y attendre, nous avons basculé d’un extrême à l’autre, passant du tout-culture au tout-nature, endossant désormais les stéréotypes de genre avec le cachet et la bénédiction de la science. Toutes ces analyses et catalogages des genres, je crois, ont finalement alimenté la crise actuelle à propos de l’identité et de l’expression de genre.

Je ne voudrais pas minimiser la difficulté de la condition de Jenner et d’autres, celle de la dysphorie de genre. Cependant, nous subissons tous les conséquences d’une fixation culturelle sur le genre. Un homme ou une femme, un garçon ou une fille, qui présente des traits considérés comme relevant de l’autre genre peut être conduit à questionner son identité d’une manière bien plus forte qu’il y a quelques décennies.

Les hommes, semble-t-il, sont particulièrement touchés. Les femmes et les jeunes filles bénéficient d’une généreuse latitude qui reconnaît l’athlète, le mannequin, le PDG et la mère comme des expressions également valables de la féminité. De nombreux parents, comme moi, encouragent leurs filles à devenir des lanceuses et des meneuses de jeu (ou encore des pêcheuses) plutôt que des princesses. Mais les attentes culturelles à l’égard de la masculinité sont bien plus avares. Si un homme est doux, compatissant, artistique, empathique, cultive la beauté dans sa vie, parle avec ses mains, apprécie l’amitié des femmes, sa masculinité et son orientation sexuelle sont instantanément remises en question.

Les stéréotypes eux-mêmes ne sont pas non plus équitables entre les sexes. Après avoir subi des générations de sexisme, les femmes s’en sortent mieux que les hommes dans certains contextes. La société loue les femmes pour leur plasticité neuronale ; elles sont flexibles, coopératives, empathiques, honnêtes. Les femmes dépassent les hommes dans l’enseignement supérieur, en termes d’employabilité et dans pas mal d’autres mesures. Au cinéma, elles sont toujours aussi glamour et sexy… mais également tout aussi audacieuses que les hommes.

Et nos homologues masculins ? Ils incarnent toujours des athlètes et des super-héros, mais pas grand-chose d’autre. Pendant plus de 20 ans, des sitcoms nous ont donné à voir des pères incapables et pathétiques. Les écarts moraux des hommes politiques sont devenus la norme. Les hommes sont critiqués pour leur rigidité monolithique. C’est ce qui conduisit Hanna Rosin, observatrice sociale, à son article de couverture de 2010 pour The Atlantic intitulé « The End of Men » (« La fin de l’homme »). À mon époque, beaucoup de filles voulaient être des garçons, moi comprise, parce que les garçons détenaient tout le pouvoir. Plus maintenant. Désormais, ce sont les hommes qui veulent être des femmes : les hommes sont trois fois plus nombreux que les femmes à subir une opération de changement de sexe.

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Je ne cherche pas à expliquer la transformation de Jenner à partir de l’avancement des femmes soutenu par les médias à notre époque, bien que cela puisse y avoir contribué. Cette double image de Bruce puis Caitlyn mettait en scène l’écart croissant entre les sexes. Mais encore plus que cela, l’interview de Jenner et la couverture de Vanity Fair soulignaient avec force que notre obsession très sexualisée pour le genre nous égare.

Nous semblons reconnaître que nous avons un problème, mais ne parvenons pas trouver un moyen de le résoudre. Une approche a été de considérer que le problème serait une obsession des « catégories binaires », que l’on a donc tenté de résoudre en développant plus de catégories. Facebook propose toutes sortes de choix d’identification de genre, comme le font de nombreux groupes LGBT. Mais tracer plus de lignes et trier les gens dans des boîtes toujours plus petites ne fait qu’accentuer le problème de fond.

Notre identité et notre personnalité ne sont ni entièrement contenues ni entièrement expliquées par notre masculinité ou notre féminité ou toute catégorie que l’on imaginerait entre les deux. En réalité, nous avons passé tellement de temps à diviser et à définir notre identité sexuelle, même dans l’Église, que nous avons perdu notre identité la plus essentielle, et avec elle, notre sens de l’unité.

Oui, Dieu a fait la femme et l’homme différents, mais ce n’est pas le tout du récit de la création. L’homme a été créé par Dieu, la femme a été tirée de l’homme et l’homme est né de la femme. Dès le début, nous faisons partie l’un de l’autre. Nous aspirons l’un à l’autre. Nous sommes un miroir l’un pour l’autre. Nous reflétons l’image de Dieu l’un pour l’autre. (Mais nous pouvons mal interpréter ces aspirations. Se pourrait-il parfois que notre désir d’union et de connexion avec l’autre créé par Dieu soit confondu avec un désir d’« être » l’autre ?) Et le Nouveau Testament regorge de tout ce que nous partageons dans le royaume de Dieu : nous sommes cohéritiers, co-ouvriers, concitoyens, enfants de Dieu, tous habités par le même Saint-Esprit de Dieu.

Notre préoccupation centrale n’est pas de savoir si nous sommes à la hauteur des notions culturelles actuelles de féminité ou de masculinité ou de quoi que ce soit entre les deux, mais à celle de la personne du Christ. Christ était vraiment un homme. Pourtant, son identité première n’était pas sa masculinité, mais sa relation avec Dieu.

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Les Écritures appellent les hommes et les femmes à se conformer non pas au modèle du monde, mais à celui de Christ lui-même (Rm 12.12). Dieu nous commande de vivre comme il l’a fait : aimer Dieu de tout notre être, le laisser « renouveler notre esprit », « être unis dans l’amour », « être en plein accord et d’un même esprit », « aimer notre prochain comme nous-mêmes ».

Notre objectif n’est pas la masculinité ou la féminité, mais la piété, qui comprend la compassion, la gentillesse, la miséricorde, la force, la persévérance, le courage, la soumission et bien d’autres vertus trop longtemps attribuées à un genre ou à l’autre. Depuis près de 40 ans de mariage, lorsque mon mari et moi nous disputons, ce n’est pas notre désignation comme femme ou homme ou même comme mari ou épouse qui nous divise, mais le péché et l’égoïsme. Et, après toutes ces années, nous travaillons finalement ensemble à la pêche puis partageons la vaisselle.

Je n’essaie pas de nous ramener aux extrêmes unisexes — et à la mauvaise mode — des années 70. Nous n’avons pas besoin de prétendre que nous sommes tous pareils, ou que le genre n’a pas d’importance, mais le genre a beaucoup trop compté. Une identité établie en tant qu’homme ou femme, homosexuel ou transsexuel, genderqueer ou toute autre désignation LGBT ne répondra pas à nos aspirations humaines les plus profondes : connaître et être connu, aimer et être aimé par celui à l’image de qui nous sommes faits. Toutes ces définitions du genre ne fournissent pas non plus une voie à suivre pour vivre dans notre humanité partagée au sein de la Création.

Être habité par l’Esprit et avancer vers la ressemblance avec Dieu peut apporter la guérison à la dissonance que nous ressentons en nous-mêmes, ainsi qu’aux différences et aux divisions entre nous. Qui que nous soyons, mon espoir est que nous serons connus non pas pour notre catégorie de genre, mais pour notre miséricorde, notre sagesse, notre gentillesse, notre humilité, notre grâce et notre amour. Si nous permettons au Saint-Esprit de faire cela en nous, nous serons exactement ce pour quoi nous avons été créés, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Leslie Leyland Fields vit en Alaska. Elle est autrice de nombreux livres, conférencière et enseignante. Son ouvrage Pardonner son père et sa mère a été traduit en français.

Traduit par Teodora Haiducu

Révisé et édité par Léo Lehmann

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