De nombreux chrétiens ont une mauvaise image de l’idée de laïcité. Peut-elle être débarrassée de sa fréquente association avec un esprit antireligieux ? Michael F. Bird, théologien enseignant au Ridley College de Melbourne, en Australie, tente ce numéro d’équilibriste dans Religious Freedom in a Secular Age : A Christian Case for Liberty, Equality, and Secular Government (« La liberté religieuse à l’époque séculière : plaidoyer chrétien pour la liberté, l’égalité et le gouvernement séculier »). Natasha Moore, du Center for Public Christianity, en Australie également, s’est entretenue avec lui sur la place de la foi dans les sociétés pluralistes.

Pourquoi la liberté religieuse est-elle un idéal contesté ?

En Occident, nous avons longtemps supposé que le christianisme était le cadre par défaut et que les chrétiens étaient en quelque sorte les aumôniers de la chrétienté. À présent, alors que nous entrons dans une ère plus post-chrétienne, voire même dans une période de déchristianisation radicale, de nouvelles lignes de fracture apparaissent. Cela affecte la façon dont nous envisageons les droits concurrents entre les différents groupes. Cela va engendrer de nombreux défis pour la gestion des diversités dans nos démocraties multiculturelles.

Que souhaiteriez-vous que les chrétiens — et les laïques — sachent sur la laïcité ?

J’aimerais que les chrétiens sachent que la laïcité n’est pas une mauvaise chose. En réalité, il s’agit d’une bonne chose. La laïcité est ce qui empêche un pays de devenir une théocratie, où le gouvernement politise la religion et où celle-ci est assimilée à la culture. La laïcité est ce qui vous protège des tentatives du gouvernement de définir, réglementer ou interférer avec votre religion.

Du côté des partisans de la laïcité, j’aimerais qu’ils sachent que ce terme est compris de manières très variées. Il y a différents types de laïcité, par exemple en France, en Thaïlande, au Japon ou en Australie. Et cette idée ne signifie pas la marginalisation délibérée des croyants ou des communautés de foi. La laïcité consiste à créer un espace pour tous, quelle que soit leur croyance ou leur absence de croyance.

En contraste avec cette forme bienveillante de laïcité, vous décrivez la montée d’une variante plus militante. Quelles sont les options pour la contrer ?

Certains représentants des médias et du monde politique considèrent les croyants comme une menace pour leur programme progressiste. Dans leur esprit, la liberté de religion doit être restreinte à chaque fois que cela est possible. Nous devrions rester attentifs au fait que c’est ce que semble vouloir une fraction assez vocale de certaines de nos sociétés.

Pourtant, nous avons toutes les raisons de soutenir les dispositions légales et constitutionnelles qui protègent les communautés religieuses de tous types. Tout le monde a un intérêt direct dans la liberté de religion, et pas seulement une minorité de personnes religieusement actives. La liberté de religion fait partie d’un ensemble de droits interdépendants. Vous ne pouvez pas restreindre la liberté de religion sans restreindre également la liberté d’association et la liberté d’expression. La liberté de religion est souvent l’un des meilleurs critères pour déterminer si une juridiction donnée est vraiment libre et pluraliste.

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Certains des affrontements les plus violents en matière de liberté religieuse concernent les droits des minorités sexuelles. Vous êtes cependant optimiste quant aux perspectives d’une résolution viable. Pourquoi ?

Je crois qu’il est possible d’imaginer un compromis dans lequel les personnes LGBT ne sont pas exposées à des préjudices ou à des discriminations, et où des aménagements raisonnables sont prévus pour permettre aux communautés religieuses de vivre leur propre conception de la famille, du mariage et de la sexualité. Il en existe des exemples dans des endroits comme l’État américain de l’Utah où des groupes religieux et LGBT ont essayé de créer une atmosphère de respect mutuel. Aucun des deux camps n’obtient tout ce qu’il veut, mais ils obtiennent ce dont ils ont besoin pour vivre en paix ensemble. C’est ce qu’il faudra, à long terme, pour permettre à nos sociétés pluralistes de perdurer.

Vous proposez un ensemble d’attitudes et de réponses que vous appelez la stratégie thessalonicienne. De quoi s’agit-il ?

L’idée vient de quelque chose que la foule en colère dit à propos de l’apôtre Paul et de son équipe lorsqu’ils arrivent à Thessalonique : « Ces hommes qui ont mis le monde sens dessus dessous sont venus ici aussi » (Ac 17.6). Si nous avons affaire à un gouvernement progressiste qui veut être plus coercitif envers la religion, alors nous devrons mettre le monde sens dessus dessous. Nous devrons trouver des moyens de résistance, mais d’une manière résolument chrétienne. Ce ne sera pas la voie du nationalisme chrétien, ni celle de la religion civile, mais plutôt la recherche de nouvelles façons de vivre en paix avec les autres et d’aimer nos voisins, même si le paramètre par défaut du gouvernement et des médias est l’hostilité.

Quelles sont certaines de ces « nouvelles façons » d’aimer notre prochain dans un climat hostile ?

L’une d’entre elles, je pense, est de s’investir davantage dans le bien-être des communautés religieuses autour de nous. Nous avons besoin d’associations qui rassemblent les gens et stimulent un intérêt commun pour la promotion de la liberté religieuse. La cause de la liberté religieuse pourrait représenter une opportunité œcuménique et interconfessionnelle majeure. Si je ne veux pas que le gouvernement exerce une contrainte sur les églises chrétiennes, la même chose doit s’appliquer aux synagogues, aux temples sikhs et aux mosquées musulmanes. Ce qui concerne un groupe affecte évidemment les autres aussi.

Vous dédiez votre livre à Tim Wilson, un homme politique australien. Pourquoi cela ?

Tim Wilson est un membre du Parlement australien et un ancien commissaire aux droits de l’homme. Il y a plusieurs années, il a organisé une table ronde sur la liberté de religion et les droits des personnes LGBT. L’idée était de parvenir à un arrangement où les personnes LGBT ne seraient pas soumises à des préjudices, à du harcèlement ou à une discrimination injuste, mais où nous permettrions également aux musulmans d’être musulmans, aux juifs d’être juifs et aux chrétiens d’être chrétiens.

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Tim est un homme homosexuel marié à un autre homme. Mais il a été une voix de raison, de bon sens et d’équité dans ces discussions. Il nous a montré comment avoir des conversations saines et non contradictoires dans un contexte souvent rempli d’accusations et de suppositions haineuses.

Il fait remarquer que l’Australie n’est pas un pays laïque — c’est une démocratie multiculturelle avec un gouvernement laïque. C’est une bonne façon de dire les choses. Avoir un gouvernement laïque (par opposition à être un pays laïque) peut signifier sacrifier certaines coutumes pour protéger cette laïcité. Ainsi, peut-être ne devrions-nous par exemple pas faire réciter le Notre Père au début des sessions parlementaires, car il y a là plus une marque de privilège religieux que de liberté religieuse.

Vous citez l’auteur Os Guinness selon qui nous entrons dans « une grande époque de l’apologétique ». Quel rapport y a-t-il entre apologétique et liberté religieuse ?

Si nous voulons défendre la liberté religieuse, nous devons défendre le concept de religion lui-même : pourquoi la religion mérite-t-elle d’être protégée ? Que fait-elle pour la société ?

Certains de nos politiciens aiment la religion parce qu’elle représente un groupe démographique qui peut être utilisé à des fins politiques. D’autres la traitent comme quelque chose qu’il faut malheureusement tolérer. Face à ces extrêmes, nous devons apprendre à défendre la religion comme quelque chose qui contribue véritablement à l’épanouissement humain.

Quel genre de futur aimeriez-vous voir dans les décennies à venir en matière de liberté religieuse ?

Au-delà d’un accord sur les droits des LGBT et la liberté de religion, nous avons besoin de développer une laïcité généreuse, c’est-à-dire un contexte où le gouvernement et les communautés religieuses peuvent travailler ensemble dans des domaines tels que l’éducation, l’aumônerie de la police, des hôpitaux et des forces armées — des domaines d’intérêt commun où la coopération fait sens.

Cela dit, il faut éviter une forme de « religionisation » de la politique, où les communautés religieuses sont instrumentalisées à des fins politiques, et où certains exploitent les différences religieuses pour semer la division. Le succès serait pour moi de parvenir à cet équilibre.

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