« Ô fragile personne, cendre (issue) de la cendre, corruption (issue) de la corruption, dis et écris ce que tu vois et entends. Mais parce que tu es timide dans le langage, inhabile dans l’exposition, ignorante de la manière d’écrire ces choses, dis-les, écris-les, non d’après l’élocution humaine ou l’inventivité humaine, mais d’après ce que tu vois et entends dans les splendeurs célestes, dans les merveilles de Dieu […] Ô femme, dis ce que tu vois et entends. Écris-le, non selon toi, mais d’après la volonté de Celui qui sait, voit et dispose toutes choses dans le secret de ses mystères. »
Hildegarde de Bingen, préface du Scivias.

De Grégoire le Grand dans sa Règle pastorale à Henri Nouwen dans Au nom de Jésus, de nombreux écrivains et penseurs mettent en garde les dirigeants chrétiens contre les dangers de l’ambition et l’attrait de la gloire. Dans Subterranean : Why the Future of the Church Is Rootedness (« Sous la surface : Pourquoi l’avenir de l’Église est dans les racines »), le pasteur et auteur Dan White Jr rapporte son combat contre cette tentation alors qu’il commençait son ministère : « Les pasteurs de ma jeunesse étaient des superstars pour moi. Écouter une voix retentissante, élevée sur une estrade […] rendait presque impossible de résister à cette puissante dynamique. »

Il rattache son expérience au concept d’angoisse du statut social (status anxiety) d’Alain de Botton, défini par de Botton comme « une angoisse de ce que les autres pensent de nous ; de savoir que nous sommes jugés comme quelqu’un qui réussit ou qui échoue, un gagnant ou un perdant. » Pourtant, pour moi, l’idée d’angoisse du statut évoque quelque chose auquel Botton n’avait peut-être pas pensé. Certains, comme le confesse White, sont angoissés à l’idée de se voir refuser un certain statut social. D’autres, comme moi, sont angoissés à l’idée de le recevoir.

De nombreux leaders sont ambitieux et confiants de nature. Nous avons besoin de leur leadership. Et je suis aussi heureuse que des ressources soient disponibles pour aborder le côté obscur de ces traits de personnalité. Mais en tant que femme et artiste introvertie, « douée » pour voir mes propres insuffisances, les avertissements aux pasteurs en quête de statut social, comme celui de s’humilier et d’écouter avant de parler, m’ont simplement offert de bonnes raisons de rester tranquille. Les mises en garde contre la recherche de gloire m’ont en réalité découragée de poursuivre ma vocation.

Je viens d’Australie, où l’on décourage les gens qui voudraient se démarquer. Je viens également d’un milieu confessionnel qui décourage les femmes en position de leadership. Je suis de nature serviable et pacifique, quelqu’un qui pense et qui ressent les choses profondément, et je suis particulièrement susceptible d’être submergée par les opinions des autres et par mes propres émotions et instincts. Tous ces aspects de ma personnalité, de ma culture et de mon expérience me donnent envie de rester de mon côté, de servir en arrière-plan et d’éviter les risques. Mais Dieu m’a quand même appelée à diriger.

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Quand j’étais pasteure assistante, mon travail me semblait faisable. Je coordonnais des bénévoles, planifiais des événements et dirigeais des groupes de prière — j’avais déjà vu des gens comme moi faire ce genre de choses auparavant. Mais quand j’ai été invitée à remplir le rôle de pasteure principale, la panique s’est installée. Je n’avais jamais vu quelqu’un comme moi prêcher, diriger une réunion d’anciens ou définir une vision d’Église. Je craignais d’échouer et d’emporter toute l’Église avec moi.

Malgré mes réticences, j’ai accepté le rôle sous l’impulsion de Dieu. J’ai décidé que le plus simple serait de continuer à tout faire comme mon ancien pasteur principal le faisait. Je pensais pouvoir faire semblant d’être un leader apostolique extraverti et simplement préserver sa vision de l’Église.

Mais je vivais un conflit intérieur. Je ne dirigeais pas à ma façon, et il fallait que ça change, même si je risquais d’être mal comprise et d’échouer. Pourtant, mes blocages ont persisté. Est-ce que ma communauté saurait quoi faire avec une responsable comme moi ?

« Ô fragile personne… »

À cette époque, j’ai lu le Scivias de l’abbesse, artiste et visionnaire du 12e siècle Hildegarde de Bingen. Hildegarde est née dans une famille noble à Mayence, en Allemagne, en 1098. À 8 ans, elle est devenue femme de chambre et apprentie chez une religieuse. Hildegarde a commencé à avoir des visions lorsqu’elle était enfant, mais ce n’est qu’à un âge mûr qu’elle a commencé à comprendre leur signification. Elle a détaillé cette révélation dans Scivias, illuminant le manuscrit d’un autoportrait dans lequel elle est assise, écrivant et « enflammée par une lumière ardente » rappelant les langues de feu de la Pentecôte. Elle décrit la révélation de cette manière :

« Voici, dans la quarante-troisième année de mon parcours terrestre [… J’entendis] une voix du ciel me dire : Ô toi, personne fragile, cendre (issue) de la cendre, corruption (issue) de la corruption, dis et écris ce que tu vois et entends. Mais parce que tu es timide dans le langage, inhabile dans l’exposition, ignorante de la manière d’écrire ces choses, dis-les, écris-les, non d’après l’élocution humaine ou l’inventivité humaine, mais d’après ce que tu vois et entends dans les splendeurs célestes, dans les merveilles de Dieu… »

J’appréciais déjà Hildegarde pour sa place parmi les saints et sa prolificité en tant qu’érudite. Elle a fondé des abbayes pour hommes et pour femmes et était une peintre douée, compositrice, théologienne, docteure en médecine naturelle et conseillère d’évêques et de rois.

Mais je ne connaissais pas les hésitations, les peurs et les insécurités de cette importante dirigeante. Plus loin dans ce même passage, elle explique que ses inquiétudes sur la façon dont elle serait perçue l’ont rendue physiquement malade durant de nombreuses années.

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Ses craintes n’étaient pas infondées. Ses visions étaient controversées. Elle affirmait non seulement qu’elles venaient de Dieu, mais aussi que les interprétations qu’elle en avait venaient également de Dieu. Quand elle obéit finalement à l’appel de Dieu d’écrire et de parler, elle appela ce moment de sa vie son « réveil ».

Miniature du Scivias dans le Codex de Rupertsberg
Image: Robert Lechner / Wikimedia Commons

Miniature du Scivias dans le Codex de Rupertsberg

Je me suis souvent demandé si mes doutes et ma peur signifiaient que je n’étais pas censée diriger. Cela a provoqué une crise en moi parce que, d’une part, je sentais l’appel de Dieu à être un leader et, d’autre part, je savais que je n’étais pas à la hauteur. Cela m’empêchait d’embrasser pleinement ma vocation.

L’exemple d’Hildegarde m’a rappelé la possibilité que je puisse me sentir désespérément faible et pourtant persévérer dans mon ministère. Dieu n’a pas encouragé Hildegarde en lui disant qu’elle était plus forte et plus capable qu’elle ne le pensait. Selon la description qu’Hildegarde fait de son « réveil », Dieu a attiré son attention en commençant par ces mots : « Ô fragile personne ».

« Je t’aiderai à parler »

L’appel de Dieu à la réticente Hildegarde fait penser à l’appel de personnages bibliques comme Esther, Jérémie et Moïse. Chacun de ces dirigeants a hésité lorsqu’il a été appelé. Lorsque Jérémie fut appelé à être le prophète de Dieu, il recula en disant : « Je ne sais pas parler ; je suis trop jeune » (Jr 1.6). J’imagine qu’il espérait que Dieu répondrait par « Non, tu es assez âgé. Tu es capable. Tu as beaucoup de talent. Tu peux le faire ! » Au lieu de cela, Dieu conduisit Jérémie à détourner ses yeux de lui-même.

Christopher J. H. Wright écrit dans son commentaire sur Jérémie : « Dieu ne réprimande pas Jérémie, mais rejette simplement son argument : ce qu’il dit est vrai, mais sans pertinence. Ce qui importait n’était pas l’assurance de Jérémie (ou son manque d’assurance), mais le commandement de Dieu. Les déclarations de Dieu ne commencent pas, comme Jérémie aurait peut-être préféré, par “Tu”, mais par “Je” : “Je suis avec toi” (v. 8), “J’ai mis mes paroles dans ta bouche” (v. 9), “Je t’établis sur des nations et des royaumes” (v. 10). »

Le « réveil » d’Hildegarde à l’appel de Dieu est similaire à celui de Jérémie. Elle avait sans aucun doute une grande intelligence et beaucoup de talent, mais ces aptitudes la rendaient vivement consciente de sa propre insuffisance. Peut-être cette humilité était-elle d’ailleurs la raison pour laquelle Dieu l’appelait. Au lieu de lui dire de mettre de côté cette intuition, il confirma son auto-évaluation : ses propres forces ne sont pas suffisantes.

Les paroles de Dieu à Moïse depuis le buisson ardent étaient également vraies pour Hildegarde, et elles sont certainement vraies pour moi et pour tous ceux qu’il appelle au leadership :

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« Qui a donné une bouche à l’homme ? Qui rend muet ou sourd, capable de voir ou aveugle ? N’est-ce pas moi, l’Éternel ? Maintenant, vas-y ! Je serai moi-même avec ta bouche et je t’enseignerai ce que tu devras dire. » (Ex 4.11-12)

Pour ceux d’entre nous qui, comme Jérémie et Hildegarde, connaissent leurs limites et ressentent intensément les risques, l’appel du Seigneur est une occasion de lui remettre notre énergie et nos talents, si petits puissent-ils paraître, et d’avoir confiance qu’il nous donnera tout ce dont nous avons besoin pour faire les choses qu’il veut que nous fassions.

Un dernier élément de ces histoires de leaders réticents mérite d’être souligné : l’appel et la provision de Dieu n’ont pas fait taire les voix adverses. Moïse a subi l’opposition du pharaon endurci ; Jérémie a dû faire face au rejet tout au long de sa vie et a été banni du peuple de Dieu ; dans la dernière année de sa vie, les supérieurs d’Hildegarde la placèrent sous interdit, et on lui refusa l’Eucharistie et la musique. Mais chacun d’eux a persévéré.

En disant oui à l’appel de Dieu, même quand cela me conduit à un inconfort, je m’habitue peu à peu à l’inconfort. Et chaque fois que j’accepte de suivre Dieu dans un endroit où il y a de l’opposition (directe ou indirecte, interne ou externe), il m’invite à réfléchir : « Qui dis-tu que je suis ? Rappelle-moi encore une fois ton appel ».

Chaque défi m’enseigne encore et encore à croire que Dieu me connaît mieux que je ne me connais moi-même et qu’il m’a appelée à diriger comme la femme introvertie et l’artiste que je suis.

L’héritage d’Hildegarde a survécu aux paroles et à l’œuvre de nombre de ses contemporains. Sa musique est encore chantée, ses écrits sont encore lus et ses révélations sont encore étudiées. Des responsables de toutes sortes d’Églises pourront trouver un encouragement dans le fait qu’une personne qui a porté tant de fruits pour le royaume de Dieu était, à un moment donné, incapable d’imaginer comment Dieu pourrait l’utiliser.

Mandy Smith est pasteure principale de la University Christian Church à Cincinnati et autrice de The Vulnerable Pastor: How Human Limitations Empower Our Ministry (« Le pasteur vulnérable : comment les limitations humaines renforcent notre ministère », IVP Books).

Traduit par Sandrine Dewandeler pour le blog Servir Ensemble

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