Un démagogue charismatique séduit un puissant empire, prenant le pouvoir en promettant de restaurer la gloire passée. Un peuple trahit ses principes fondateurs, délaissant la foi de ses pères pour poursuivre des rêves d’immortalité. Leur capitale vacille jusqu’au bord de la guerre civile. Les fidèles restants sont traqués comme des traîtres par une foule déterminée à les anéantir.

Il ne s’agit pas d’un résumé des prophètes de l’Ancien Testament ou du journal d’hier, mais de quelques-unes des histoires contenues dans le Silmarillion de J. R. R. Tolkien, la bible des traditions de la Terre du Milieu. Longtemps négligées, ces histoires ont enfin trouvé leur place sous les feux de la rampe.

Amazon vient de lancer sa série Le Seigneur des Anneaux : Les Anneaux du Pouvoir.

Réputée série télévisée la plus chère jamais produite, ce projet d’un milliard de dollars est une adaptation d’une toute petite partie de l’œuvre de Tolkien. Dans la chronologie fictive de l’auteur, l’histoire de la Terre du Milieu se déroule sur trois âges. La plupart du Silmarillion concerne le Premier Âge. La trilogie de livres et de films la plus célèbre et la plus appréciée, Le Seigneur des Anneaux, couvre la fin du Troisième Âge. La nouvelle série télévisée d’Amazon se situe entre les deux.

Tolkien n’a presque rien écrit sur cette période. Pourtant, le peu qu’il a élaboré fourmille de résonances politiques. Dans les 23 courtes pages d’« Akallabêth », un chapitre du Silmarillion, Tolkien raconte la gloire du royaume de Númenor, mais aussi son orgueil démesuré et sa folie.

Dans la moitié du chapitre suivant, « Les anneaux de pouvoir », Tolkien évoque ces fameux anneaux et décrit ce qui ressemble fondamentalement à la troisième guerre mondiale — un conflit cataclysmique si destructeur que le monde ne s’en est jamais remis, bien que les bons aient remporté la victoire.

C’est un récit extraordinaire (et extraordinairement pertinent), fait de passion, d’ambition, de manipulation et de tromperie politiques, d’intrigues géopolitiques, de guerre religieuse, de théodicée et d’apocalypse. C’est l’histoire de personnes qui parviennent à s’imposer par l’honneur, la tromperie ou la conquête, et une mise en garde contre les destructions que des hommes et des femmes ambitieux peuvent engendrer lorsqu’ils disposent d’un pouvoir considérable.

Si vous vous intéressez à cette série, voici ce que vous devriez savoir sur l’histoire dont elle s’inspire et, si vous le permettez, les leçons à en tirer.

Le royaume de Númenor

Dans le texte original de Tolkien, les Númenoréens étaient « sages et glorieux », de grande taille et de grande longévité, de célèbres marins. Ils ont appris à parler l’elfique, la langue du savoir, et ont « produit des lettres, des parchemins et des livres » dans lesquels ils ont écrit « de nombreuses œuvres de sagesse et d’émerveillement à l’apogée de leur royaume »

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Númenor est le royaume originel dont le Gondor — bien connu des lecteurs et spectateurs du Seigneur des Anneaux — est la copie. C’est la métropole dont le Gondor est le royaume en exil.

Les hommes et les femmes à l’origine de Númenor étaient réputés pour leur fidélité aux dieux. En récompense, ils bénéficièrent d’un foyer — un royaume insulaire au large de la Terre du Milieu — ainsi que d’un âge d’or de prospérité et de sagesse.

Dans leur grandeur, les Númenoréens visitent la Terre du Milieu. Voyant la pauvreté et l’ignorance du « monde oublié », ils offrirent à ces humains de moindre grandeur le cadeau de la tutelle bienveillante de Númenor — une intervention humanitaire destinée à améliorer leur condition et à les aider à « l’organisation de leur vie ».

Númenor est donc une vision idéalisée d’une grande puissance utilisant sa grandeur pour faire la justice.

Mais la grandeur du royaume devient la source de sa tentation. Après des milliers d’années de bonheur et de gloire, certains Númenoréens commencent à désirer la seule chose qu’ils n’ont pas : « Le désir de la vie éternelle, d’échapper à la mort et à la fin des plaisirs, s’affermit en eux ; et plus leur puissance et leur gloire augmentaient, plus leur inquiétude augmentait ».

Ils furent en proie au péché classique de l’hubris.

Le peuple se divise alors. La majorité des Númenoréens et leurs dirigeants s’éloignent des dieux, mais un petit reste demeure fidèle. Le plus grand de leurs rois est alors décrit comme « rempli du désir d’un pouvoir sans limites et de la domination exclusive de sa volonté ».

Ici, le récit de Tolkien suit le modèle de 1 et 2 Rois, où le peuple tombe parce que ses dirigeants tombent.

Númenor commence à dilapider ses richesses et son pouvoir : « ceux qui vivaient se tournaient avec plus d’ardeur vers le plaisir et les réjouissances ». Dans leur orgueil et leur hédonisme, l’empire devient rapace, écrit Tolkien, « et ils désiraient à présent la richesse et la domination » — puisque la vie éternelle leur était refusée — et « apparaissaient dès lors plutôt comme des seigneurs, maîtres et collecteurs de tribut que comme des appuis et des enseignants ».

Il n’est pas difficile de voir l’intention de Tolkien dans cette mise en scène politique. Le Royaume-Uni, comme Númenor, était un royaume insulaire se voyant comme un empire bienveillant. Mais lorsque Tolkien rédige le Silmarillion au 20e siècle, l’empire s’affaiblit de jour en jour et la société occidentale semble de plus en plus matérialiste et séculière.

C’était une époque de pessimisme pour les élites occidentales comme Tolkien, qui voyait émerger un monde de plus en plus hostile à l’héritage culturel avec lequel il avait grandi. Une nostalgie de la gloire passée imprègne son travail.

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L’histoire de Sauron

S’il n’y avait que cela, l’« Akallabêth » n’aurait rien de très remarquable, inadapté pour une adaptation télévisée à un milliard de dollars et indigne des autres œuvres de Tolkien. Mais l’imagination catholique de Tolkien lui donnait plus de perspicacité psychologique et d’ambition spirituelle.

Cette histoire n’est pas un appel néo-réactionnaire au renouveau de la civilisation occidentale ou de l’impérialisme britannique. Il s’agit de quelque chose de beaucoup plus pessimiste que cela. Tolkien a bien dans son récit un personnage qui appelle au renouveau de la grandeur de la nation. Cependant — peut-être avec le souvenir encore frais de la Seconde Guerre mondiale — il place cet appel dans la bouche de son méchant.

Dans l’histoire du déclin culturel et spirituel de Númenor intervient un fourbe démagogue : nul autre que Sauron lui-même. S’il apparaît dans le Seigneur des Anneaux sous la forme d’un œil flamboyant au sommet de sa tour, dans ce conte plus ancien, c’est un personnage qui marche et parle, « rusé d’esprit et de parole », avec « toujours sur la langue des flatteries douces comme le miel ».

En d’autres termes, Sauron est un influenceur professionnel. Avec l’aide des anneaux de pouvoir, il se fraie un chemin dans les conseils entourant le roi en promettant « des richesses innombrables […] de sorte que leur pouvoir augmentera sans fin ».

Sauron joue habilement sur la peur de la mort des Númenoréens, leur promettant des sommets de pouvoir toujours plus élevés en prenant aux dieux ce qui leur revient de droit. Le roi númenoréen se détourne « totalement de l’allégeance de ses pères » et traite les fidèles númenoréens comme des rebelles, les offrant en sacrifices humains dans le temple nouvellement construit par Sauron. L’empire númenoréen, déjà rapace, se fait brutal et violent.

Dans cette partie de l’histoire, Tolkien semble établir un lien naturel entre le pouvoir, la démagogie et la violence. Un grand pouvoir attire naturellement l’escroc, qui gagne en influence en flattant la foule et en faisant appel à ses bas instincts. Et au bout du compte, le pouvoir allié à la démagogie conduit toujours à un bain de sang — dans son pays et à l’étranger.

Les leçons de Númenor

Le final d’« Akallabêth » est choquant et apocalyptique — raconté plus comme une parabole ou un mythe que comme une simple fiction. Sauron persuade le roi de Númenor de faire la guerre aux dieux, d’envahir leur demeure et de leur arracher la vie éternelle par la force des armes.

Le roi, devenu fou de vieillesse et d’orgueil, mène son armada à travers la mer. En réponse, les dieux fendent la mer en deux et noient l’armada, Númenor elle-même et la moitié de la Terre du Milieu. C’est l’apocalypse racontée par les damnés. (Je mets Amazon au défi de porter ça à l’écran.)

La combinaison d’allusions païennes et bibliques — Atlantide et Pharaon, l’Empire romain et les royaumes d’Israël et de Juda — est typique de Tolkien. En puisant dans des sources diverses du canon occidental, il donne à son texte un poids historique et une importance quasi religieuse. Il peint également sur une toile si vaste que l’histoire paraît cruciale et d’une tragédie saisissante.

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Dans ce sombre paysage, Tolkien offre une lueur d’espoir. Dans « Les anneaux de pouvoir » (le dernier chapitre du Silmarillion), les fidèles restés fuient Númenor avant sa destruction, fondent le Gondor et mènent la dernière alliance des elfes et des hommes dans une ultime guerre désespérée contre Sauron. (Pour référence, il s’agit de la grande bataille du prologue de la version cinématographique du Seigneur des Anneaux et il est probable qu’on la retrouvera comme scène finale des Anneaux de Pouvoir, dans cinq saisons)

Les gentils gagnent, mais il est trop tard pour que la victoire soit digne de ce nom. Sauron est renversé, mais presque tous les héros sont tués, le monde est dévasté et l’anneau de Sauron survit.

Les efforts étaient-ils vains ? Nous connaissons la fin du conte — après bien des péripéties, Sauron et son anneau seront finalement vaincus, même si les fidèles de Númenor ne le verront jamais.

Voici donc la dernière leçon de Tolkien, et celle qu’il faut garder à l’esprit lorsque nous regardons Les Anneaux du Pouvoir dans le contexte de l’Église contemporaine :

Dans toute époque d’hédonisme, de démagogie, de rapacité et de violence (y compris la nôtre), ceux qui font partie du reste fidèle risquent de ne jamais voir leur victoire finale ou les fruits de leur sacrifice. Mais ils luttent quand même, car ils savent qu’au bout du compte, la providence leur donnera raison. À cette lumière, ce qu’il nous faut savoir est si nous serons parmi le reste ou parmi les damnés.

« C’est un conte juste, bien qu’il soit triste, comme le sont tous les contes de la Terre du Milieu », dit Aragorn aux hobbits dans La Communauté de l’Anneau.

En tant que vétéran de la Première Guerre mondiale, Tolkien a si bien compris la déchéance du monde, l’orgueil des hommes et des femmes et les tentations du pouvoir qu’il savait qu’il ne fallait pas donner une fin heureuse à ses récits.

Le génie de Peter Jackson a été de rester fidèle à Tolkien et de terminer sa trilogie du Seigneur des Anneaux plus comme une tragédie que comme un récit fantastique. Quand la plupart des divertissements commerciaux répondent à la demande de résolutions complètes, il faut de l’audace pour raconter une histoire mature sur un monde brisé et jugé, où tous les héros sont imparfaits et où chaque victoire terrestre reste conditionnelle.

Cette histoire est une source d’inspiration parce qu’elle est réaliste, même si elle est peuplée d’elfes et de sorciers. Plus Les Anneaux de pouvoir d’Amazon sera fidèles à ces vérités, plus importante sera sa contribution, non seulement à notre divertissement, mais aussi à notre édification.

Paul D. Miller est professeur à l’université de Georgetown et chargé de recherche à l’Ethics & Religious Liberty Commission.

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