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Fallait-il distribuer des bibles aux sinistrés ?

Réalités des croyants turcs et syriens au service de leurs concitoyens chrétiens et musulmans frappés par le tremblement de terre de février.
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Fallait-il distribuer des bibles aux sinistrés ?
Image: Chris McGrath/Getty Images
Des gens passent à côté des ruines d’une mosquée à Hatay, en Turquie, le 20 février 2023, après les tremblements de terre ravageurs dans le sud du pays et le nord de la Syrie.

La version francaise de cet article a fait l’objet d’une mise à jour

Au milieu des aléas des secours apporté aux victimes du tremblement de terre du mois dernier, un Turc, courageux sauveteur d’une petite fille piégée sous des décombres, a provoqué un tollé sur les médias sociaux. L’homme avait malheureusement filmé son exploit sur Facebook Live et, contrairement à ses attentes, s’est fait reprocher son attitude dans des commentaires affluant de toute la Turquie.

Si personne n’a fait allusion à la religion de cet homme, les chrétiens turcs ont saisi cet événement pour mettre leurs frères et sœurs dans la foi en garde contre les risques d’exploitation du malheur d’autrui.

À la suite d’une distribution de bibles aux sinistrés, les autorités de Kahramanmaras, une des villes les plus fortement touchées par le séisme, ont fait savoir qu’elles ne voulaient pas d’aide de la part de l’Église. Ilyas Uyar, un des responsables de l’Église protestante de Diyarbakir a réagi dans le même sens : « Ce n’est pas la manière d’agir de Jésus, c’est opportuniste, et ce n’est pas constructif. »

Pour éviter des dérives, la Fondation des Églises protestantes de Turquie (la TeK) a travaillé à publier des lignes directrices, non sans avoir, au préalable, exprimé sa gratitude envers tous ceux qui avaient prié et donné des fonds pour soutenir les efforts de secours.

Parmi ces directives on trouve l’interdiction de la distribution de bibles et de matériel d’évangélisation ainsi que l’exhortation à un travail collaboratif ménageant les sensibilités de chacun. Il était essentiel que l’aide sur le terrain soit bien coordonnée, que soient évités tous commentaires politiques ainsi que toutes photos non autorisées.

Mais là n’étaient pas les seuls problèmes. Ilyas Uyar nous raconte qu’un groupe de chrétiens italiens était venu à Diyarbakir pour offrir son aide. Après avoir filmé et pris des photos, ces personnes ont demandé être reconduites vers Kahramanmaras. Peut-être allaient-elles organiser une collecte de fonds, une fois de retour en Italie, mais en attendant, elles donnaient l’impression de prendre les bénévoles locaux pour des guides touristiques.

Pour faciliter les choses et éviter les dérives, la TeK a promu le travail avec trois plateformes d’aide humanitaire, parmi lesquelles la First Hope Association (FHA).

Cette ONG, fondée par des protestants turcs, travaille depuis longtemps en étroite collaboration avec les autorités officielles. Depuis la catastrophe, elle a pourvu à une aide logistique importante. A titre d’exemple, plus de 4 000 personnes ont pu bénéficier quotidiennement de ses camions d’hygiène.

Dans la lignée des préoccupations de la TeK concernant les distributions de bibles, Demokan Kileci, président du conseil d’administration de FHA exprimait lui aussi sa colère face aux nombreuses organisations chrétiennes qui se sont saisies de la catastrophe pour lever des fonds. D’autres sont à ses yeux des touristes humanitaires bien intentionnés : « Ils envoient par avion un groupe de 20 personnes, qui logent dans des hôtels et louent des voitures pour venir dans la région. » « Pendant ce temps, notre peuple ne peut même pas trouver d'endroit où dormir. »

« La Turquie n’est pas arriérée », poursuit-il, « elle travaille selon les normes européennes avec des experts professionnels. Et l’Église fournit un soutien psychologique à ses nombreux bénévoles. »

Certains ont estimé que les accompagnements du traumatisme et les programmes pour les enfants auraient pu attendre un peu.

Mais même en répartissant les efforts dans le temps, la tâche restait immense. Pour obtenir du renfort, la FHA a également reçu l’autorisation de faciliter le travail de l’ONG américaine Samaritan’s Purse. Celle-ci a alors pu mettre en place un campement comptant 22 grandes tentes, un hôpital de campagne de 52 lits et une équipe tournante d'une centaine de spécialistes internationaux des secours en cas de catastrophe.

« Nous avons offert notre aide et ils l'ont immédiatement acceptée », rapporte Franklin Graham, à la tête de cette association évangélique d'aide. « Nous sommes ouverts sur notre foi chrétienne, mais nous ne sommes pas venus pour distribuer des boîtes à chaussures. »

Samaritan’s Purse est connue pour l’action « boites à chaussures », vaste opération mondiale de récolte de boites de cadeaux distribuées à la Noël à des enfants de familles pauvres. Si cette opération caritative poursuit clairement des objectifs d’évangélisation, ici, Graham souligne que l’association s’est concentrée sur l’aide humanitaire et le besoin immédiat de sauver des vies.

Par l’entremise de l’ambassade américaine, l’association a pu bénéficier de l’aide de l’armée turque pour des livraisons par hélicoptère sur le parking d'un hôpital effondré à l'extérieur d'Antakya. Le corps médical local est dévasté.

Une semaine après le séisme, Samaritan's Purse affrétait un avion de la taille d'un 747 pour livrer 600 tentes de grande taille pouvant abriter jusqu'à 1 000 familles. Plus de 900 d'entre elles ont reçu des soins médicaux, dont 25 opérations chirurgicales. Franklin Graham espérait que Samaritan’s Purse puisse œuvrer sur le terrain pendant une période pouvant aller jusqu’à quatre mois, en réapprovisionnant ses stocks tous les dix jours. L’association laissera tout son matériel aux populations locales, une fois la Turquie en mesure d’assumer elle-même tous les soins.

En attendant, le personnel de l’ONG souffrait de voir les victimes se réchauffer autour de feux dans la rue. « Nous voyons une grande souffrance, mais elle ne doit pas nous paralyser », dit Aaron Ashoff, directeur adjoint des projets internationaux, qui a puisé sa force dans les psaumes. « Il faut regarder cette douleur en face, puis en sortir et se rappeler pourquoi nous sommes là. »

Les deux autres organisations recommandées par la TeK ont aussi été à l’œuvre.

Aux côtés de ces grandes structures, diverses Églises et organisations locales ne sont pas en reste, déclare Soner Turfan, membre du conseil d’administration de la TeK. C’est particulièrement le cas des Églises sœurs de Diyarbakir et d’Antakya, très présentes dans leur ville. Le ministère de la radio Shema a pu rétablir son signal. « Nous devons maintenant diffuser l'espoir, la guérison et l'amour de Dieu », dit Turfan. « Nous devons pleurer avec eux et partager leur chagrin. »

L’Église d’Ilyas Uyar, petite communauté de 50 membres à Diyarbakir, était en nombre encore réduit après que bon nombre d’entre eux avaient été envoyés pour servir dans une douzaine d’Églises de la TeK à travers la Turquie. Cela a facilité la coordination des secours et l’aide aux victimes.

La congrégation d’Antakya avec sa trentaine de membres, avait depuis longtemps gagné une bonne réputation dans son quartier. À présent, le bâtiment de l’Église a été détruit, ainsi qu’environ 80 % de toute la ville. L’Antioche de la Bible a été « rayée de la carte », déclare Uyar.

À Diyarbakir, plus éloignée des épicentres du séisme, les bâtiments ont plutôt bien résisté. Certaines familles chrétiennes ont aussi été touchées, mais de généreux citoyens turcs ont pourvu aux besoins des habitants sinistrés.

Ailleurs, le nécessaire a longtemps manqué. À cause de la fermeture des routes, beaucoup d’autres endroits étaient très peu desservis, malgré le travail assidu des autorités, nous raconte Ilyas Uyar. Son Église, située à six heures d’Antakya, a donc décidé de louer un entrepôt à Adana, à seulement deux heures de route, pour servir de point de distribution aux bénévoles chrétiens envoyés dans plusieurs villes sinistrées. L’un d’entre eux a vécu pour cela un temps dans un conteneur d’expédition à Adiyaman.

Ender Peker, originaire de Mardin, a été rejoint par plusieurs autres personnes hébergées dans des conditions similaires, dont Eser Gunyel de l'Église Yalova Lighthouse d'Istanbul. Mettant à profit leurs talents de soudeurs, ils construisent des cabanes en tôle recouvertes de bâches et équipées d'un système de chauffage, tout en distribuant des couvertures, des matelas et plus de 20 tonnes de nourriture aux habitants dans le besoin.

Ils ont laissé leurs familles derrière eux, car les pillages ravagent la région.

« La première semaine (après le séisme), nous avons dû nous occuper de nous-mêmes », racontait Uyar. « Mais nous ne pouvions pas rester sans rien faire ».

L’équipe active à Adiyaman, elle, a obtenu des autorisations officielles et est restée comme seule présence évangélique dans la ville. Les membres d’une Église syriaque orthodoxe fortement endommagée et les 7 membres d’une congrégation protestante — dont un croyant sourd-muet, sauvé des décombres — ont tous été relocalisés dans d’autres zones pour plus de sécurité.

Ici et là, équipes chrétiennes et musulmanes collaborent.

De l’autre côté de la frontière, à Alep, en Syrie, les évangéliques arméniens de la ville participent à l’accueil des sans-abris, aux côtés d’autres Églises et écoles rescapées. « Chaque Église est responsable de son quartier, et non de sa propre communauté dispersée », déclare Haroution Salim, président des Églises protestantes arméniennes de Syrie. « Ensemble, nous donnons l’espoir d’un avenir meilleur, qu’après la destruction, vient la résurrection. »

Le Conseil des chefs des confessions chrétiennes compte 11 membres qui se réunissent régulièrement depuis des années. Le jour du tremblement de terre, c'était le chaos ; le deuxième jour, ils se sont réunis et ont décidé de faire sonner les cloches des Églises pour appeler tout le monde à se mettre à l'abri.

Protestants, grecs orthodoxes et musulmans se sont mélangés. L'organisation caritative islamique a promis de s'occuper de tous les chrétiens handicapés en leur fournissant un logement et une allocation mensuelle. Salim a inscrit deux familles arméniennes.

Sa communauté à lui est déjà active dans le voisinage, via le travail de nettoyage des rues, l’accès libre qu’elle donne à ses écoles et la distribution de colis alimentaires aux nécessiteux de la ville, déchirée par la guerre. Le nombre de familles aidées par l'Église a maintenant doublé, passant de 300 à 600, avec 25 % pour les membres, 45 % pour d'autres chrétiens et 30 % pour des bénéficiaires musulmans.

Le Conseil a également décidé de mettre en place des équipes d’ingénieurs pour l’inspection des bâtiments. Le gouvernement n’en a envoyé que trois à Alep, où 180 bâtiments ont été détruits par le séisme. Craignant les bureaucrates stressés qui pourraient trop vite faire démolir certaines habitations, les chrétiens ont assumé — et payé — le travail eux-mêmes. Le ministère en charge a accepté d’entériner les rapports effectués par les Églises.

Jusqu’à présent, seuls quelques bâtiments ont reçu le label vert. La majorité d’entre eux sont « orange » et nécessitent une évacuation imminente et des réparations importantes. Un tiers des bâtiments, les « rouges », seront démolis. Mais les gens font confiance à l’Église, dit Salim, et le Conseil des Églises du Moyen-Orient collecte des fonds pour payer les rénovations nécessaires. Ici, chaque dénomination examine les maisons de ses membres.

Parfois, cependant, les choses s’entremêlent. « Nous sommes témoins d’un nouveau phénomène », déclare Salim. « Le tremblement de terre a ébranlé nos consciences, comme il a ébranlé toute la région. » Ébranlera-t-il aussi la foi ? Certains éléments en provenance de Turquie laissent penser que tel est le cas.

« Nous confions nos vies aux chrétiens, aux juifs, aux Arméniens et même aux athées. Mais nous protégeons nos biens des musulmans ! » Ce message viral, faussement attribué à une star du rock turc, est, selon Ilyas Uyar, emblématique de la frustration des habitants à l’égard d’entrepreneurs qui ont construit des immeubles instables et de voisins qui cherchent à en piller les ruines.

Au lieu de s’en prendre aux musulmans, il faut avant tout avoir un regard sincère sur soi-même.

Pour répondre aux fidèles troublés, l’ancien de l’Église de Diyarbakir cite les Écritures. D’abord le sermon sur la montagne : « Mais toi, quand tu fais un don, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite » (Mt 6.3). Il encourage à ne pas s’inquiéter des fruits de leurs œuvres et rappelle la guérison par Jésus des dix lépreux, dont un seul est revenu pour le remercier.

Et si des extrémistes les accusent d’exploiter les nécessiteux, il leur faut se rappeler les paroles de l’apôtre Pierre qui exhorte à agir « en ayant une bonne conscience ; afin que, sur le point même où l’on vous accuse, ceux qui injurient votre bonne conduite dans le Christ soient pris de honte » (1 P 3.16 NBS).

Sa dernière salve, la plus accablante, il l’emprunte cependant à l’apôtre Paul, appliquant à certains chrétiens bien intentionnés ce que l’apôtre disait des Juifs de Rome : « le nom de Dieu est blasphémé parmi les nations à cause de vous » (Rm 2.24).

Dans six mois peut-être, il sera temps de parler de Jésus.

« Lorsque nous donnons notre vie sans rien demander en retour, les gens se posent des questions », déclare Uyar. « Ils finiront par se demander d’où vient cet amour. »

Traduit par Anne Haumont

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[ This article is also available in English. See all of our French (Français) coverage. ]

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