Prier peut être simple. Une pensée, un mot, une demande adressée au ciel dans le besoin, quelques phrases spontanées ou récitées d’un livre, ou même un simple murmure… tout cela peut être une prière. Mais il est plus compliqué de comprendre quels effets la prière peut avoir une fois qu’elle a quitté nos lèvres. Les théologiens débattent depuis longtemps de la manière dont la prière fonctionne et de ce que cela signifie de dire qu’elle « fonctionne ». Il en va de même pour les scientifiques.

Dans son livre The Psychology of Prayer: A Scientific Approach, le psychologue Kevin L. Ladd, professeur à l’université de l’Indiana à South Bend, reprend les résultats de plusieurs recherches approfondies sur la prière.

Son analyse de 40 études psychologiques montre entre autres l’impact positif de la prière sur les relations interpersonnelles. « Il pourrait être utile d’encourager les gens à utiliser certaines formes de prière pour avancer », nous dit-il.

Mais Ladd souligne également les limites de la recherche scientifique dans ce domaine. Selon lui, certains chercheurs n’ont pas réfléchi suffisamment à ce qu’est la prière et seraient partis dans une mauvaise direction. C’est le sujet de cet entretien qu’il nous a accordé.

Pourquoi est-il difficile d’étudier scientifiquement la prière ?

Quand on n’est pas familier avec la pratique de la prière et avec les raisons pour lesquelles les gens prient, on peut penser que les gens déclarent des choses de manière catégorique ou font quelque chose sur lequel elles prétendent avoir un plein contrôle. Or, dans la prière, on peut dire des choses qui semblent très affirmatives sur ce que l’on aimerait qu’il se passe dans le monde, mais en même temps renoncer à tout contrôle. On dit, en quelque sorte : « J’abandonne cette préoccupation. »

Le cœur métaphysique de la prière — ce que Dieu réalise — n’est pas accessible à la science. Il est hors de notre portée. Mais ce que nous pouvons étudier efficacement en tant que scientifiques, c’est le résultat de la prière sur le comportement des gens. Qu’est-ce qui les pousse à prier ? Que font-ils lorsqu’ils prient ? Et comment agissent-ils ensuite ?

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Voulez-vous dire que si je prie pour mon voisin, on peut étudier les effets de cette prière sur moi, mais pas sur lui ?

Oui, cela m’évoque certaines critiques d’une formule comme « je pense à toi » que l’on emploie parfois entre chrétiens pour dire que l’on prie. Si je dirige mes pensées et mes prières vers mon prochain, je ne peux pas mesurer l’effet de cette prière en tant que telle, mais je peux observer ce qui se passe de mon côté.

Si je prie pour mon prochain, cela change-t-il mon comportement à son égard ? Pour reprendre un vieil adage anglais, le cœur proche de Dieu change-t-il le travail de nos mains ? Nous pouvons voir si ces deux choses vont ensemble. Une personne prie pour son prochain. Une autre ne le fait pas. Qui va réellement faire quelque chose pour ce prochain ? Qui donnera de son temps, de son énergie, de ses ressources ? Ça, c’est quelque chose que nous pouvons étudier. Et nous constatons que la prière a un effet.

On ne prie pas tous de la même manière. On ne donne pas tous le même sens à la prière. Comment les chercheurs définissent-ils la prière ?

L’approche standard consiste à laisser le participant libre de décider. On lui dit : « Faites ce que vous faites d’habitude quand vous priez, et ensuite nous en parlerons ». On laisse donc la porte ouverte.

Il y a tellement de variations individuelles. J’ai parlé à des milliers de personnes dans différentes communautés religieuses et églises, des personnes engagées dans la prière. Près de la moitié de toutes ces personnes m’ont dit qu’on ne leur avait jamais posé de questions sur la prière, sur ce qu’elles font dans la prière et sur les raisons de cette pratique.

Ce travail de recherche ouvre la voie à de nombreux échanges sur la nature même de la spiritualité. Et l’une des plus grandes craintes des personnes interrogées est de ne pas faire les choses correctement.

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Comment avez-vous commencé à étudier la prière ?

Elle a toujours fait partie de ma vie de chrétien. Mon père est pasteur dans l’Église méthodiste unie. J’ai fait le séminaire et, dans le cadre de cette formation, j’ai travaillé dans un service d’évaluation des systèmes éducatifs, ce qui est un parcours atypique dans ce contexte. Alors que mes amis étudiaient le grec et l’hébreu, moi je parlais de statistiques et de plans de recherche.

La première étude que j’ai menée dans le cadre de mon doctorat concernait un groupe de rescapées du cancer du sein et portait sur ce qu’elles faisaient pour prendre soin d’elles-mêmes après avoir surmonté la maladie. Beaucoup d’entre elles ont spontanément parlé de l’importance que revêtait la prière pour elles. Nous nous sommes dit qu’il valait la peine de se pencher sur la question. À l’époque, il y a 30 ans, c’était plutôt novateur.

Depuis combien de temps la prière fait-elle l’objet d’études scientifiques ? Quand ce projet a-t-il débuté ?

Vous vous rappelez de l’histoire de Gédéon et de la toison ? Gédéon dépose la toison devant Dieu et lui dit : « Qu’elle soit humide ! », puis « Qu’elle soit sèche ! ». Cette histoire contient déjà les ingrédients d’une étude scientifique.

Pour une approche scientifique plus moderne, il nous faut attendre le 19e siècle et Francis Galton. Dans la Grande-Bretagne victorienne, Galton se dit que, si la prière a des effets, si on prie beaucoup, on obtient plus d’effets. Et qui reçoit le plus de prières ? L’Église d’Angleterre prie sans cesse pour la santé du monarque. Le roi est donc supposé être en très bonne santé ! Il s’avère que cela ne fonctionne pas vraiment comme ça, mais cette idée a lancé un célèbre débat, le prayer-gauge debate (« débat de la jauge de prière »), qui a fait rage pendant longtemps.

D’après ce que l’on pensait à l’époque, quand les gens priaient, la prière sortait de leur bouche ou de leur cœur, puis un phénomène métaphysique se produisait qui influait sur le monarque. Les gens trébuchaient toutefois sur la partie intermédiaire. Sur la question métaphysique.

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Cette approche a fini donc par tomber en désuétude. Je pense que cela échoue parce qu'on essaie de mesurer une chose métaphysique, et qu'on ne peut pas l'atteindre. On se heurte finalement à un mur. Il manque un élément.

Une partie du problème doit également résider dans la difficulté à mesurer la prière ? Il semble que la prière ne peut pas vraiment être mesurée à la manière scientifique.

Oui. Quand on y réfléchit, il est intéressant de constater que Galton partait du principe que plus on prie, mieux c’est. Mais quand vous creusez les textes de n’importe quelle tradition religieuse, il n’y a jamais de garantie que plus, c’est mieux. Ce n’est pas comme une dose d’aspirine. La Bible dit souvent que les prières excessives n’ont aucun effet, qu’il s’agisse des prophètes de Baal qui essaient d’appeler le feu dans une compétition avec Élie, ou de Jonas qui veut voir Ninive détruite. Dieu ne leur répond pas. Plus de prière n’a pas nécessairement plus d’effet.

Nous devons être prudents aussi, car il a beaucoup de gens de toutes dénominations qui s’inquiètent de ne pas prier correctement. Si nous déclarons que « scientifiquement, la prière produit ceci » et que cela ne marche pas, on leur dit qu’ils n’ont pas prié correctement. C’est le revers insidieux d’un grand nombre de recherches scientifiques sur la prière. On blâme la victime.

Et si l’on se réfère aux textes religieux, ce n’est pas ce qu’ils disent de la prière. Ils sont beaucoup plus nuancés et complexes quand il s’agit de déterminer ce qui va faire qu’une prière soit bonne ou non, et cela peut ou non être lié de manière directe à un effet observable.

L’étude de la prière a-t-elle pour effet secondaire d’aider les gens à avoir un autre regard sur elle ?

J’espère qu’une partie de la recherche apportera la conviction qu’il n’y a pas qu’une seule façon de prier. Il y a différents langages pour la prière, différents moments pour prier, différentes manières d’utiliser son corps. Il y a une multitude de façons de prier. J’espère que c’est une chose que les gens pourront retenir.

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Et si notre prière n’était qu’une simple pensée fugace adressée à Dieu ? Est-ce qu’elle compterait ? Je pense bien que certains théologiens diraient que oui…

Traduit par Anne Haumont

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