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« Nous ne sommes pas au paradis » : un analyste nigérien évoque la situation des chrétiens après le coup d’État.

Entre conflits incessants, djihadistes et sanctions occidentales, la minorité chrétienne de la région du Sahel prie pour la paix.
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« Nous ne sommes pas au paradis » : un analyste nigérien évoque la situation des chrétiens après le coup d’État.
Image: Anadolu Agency / Contributor / Getty
Mohamed Toumba (deuxième depuis la gauche), l’une des figures de proue du « Conseil national pour la protection de la patrie », salue les partisans du coup d’État dans un stade de Niamey, la capitale du Niger.

Le coup d’État militaire au Niger a bientôt trois semaines. Quatre jours après le putsch du 26 juillet, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), composée de 15 membres, menaçait d’intervenir militairement si la démocratie n’était pas rétablie dans les sept jours.

Cette échéance est passée et diverses autorités de la région réfléchissent encore à leurs options tout en imposant des sanctions contre la junte militaire qui a pris le pouvoir. Inquiétées par ce septième coup d’État dans la région du Sahel depuis 2020, les dernières nations démocratiques d’Afrique de l’Ouest estiment qu’elles doivent tracer une ligne dans le sable.

Le Mali et le Burkina Faso voisins, dirigés eux par des militaires après de récents coups d’État, ont averti que toute intervention étrangère au Niger serait considérée comme un acte de guerre à leur encontre.

Le Niger avait subi sa dernière tentative de coup d’État en 2021, juste avant que le président élu — aujourd’hui déchu — ne prête serment. L’ancienne colonie française était le dernier bastion de la coopération militaire occidentale contre les militants djihadistes au Sahel, dans un contexte d’expansion de l’influence de la Russie dans la région par l’intermédiaire des mercenaires de Wagner.

Le Niger est également le septième producteur mondial d’uranium.

Nous avons interviewé Illia Djadi, analyste principal de Portes Ouvertes pour la liberté de religion et de croyance en Afrique subsaharienne. Bien que résidant à Londres, il est citoyen du Niger, pays classé en 28e position parmi les cinquante nations de l’Index mondial de persécution des chrétiens de Portes Ouvertes.

Il nous parle du contexte régional, décrit les difficultés et améliorations de la situation des chrétiens, et se prononce vigoureusement contre une intervention militaire :

Quelle est la gravité de la situation actuelle au Niger ?

Je suis très triste. En tant que Nigérien, je trouve la situation difficile à observer.

Mais en tant qu’analyste, je peux dire avec certitude que ce qui s’est passé il y a deux semaines a plongé le Niger dans une nouvelle ère d’incertitude. Le pays est confronté à une insurrection terroriste islamiste en provenance du Nigeria, du Mali et du Burkina Faso. Le Niger est également l’une des nations les plus pauvres du monde, où le chômage facilite la radicalisation des jeunes.

Nous ne sommes pas au paradis.

Mais par rapport à nos voisins, notre situation était bien meilleure. Pour la première fois dans notre histoire, un président avait accompli deux mandats avant de céder le pouvoir lors d’élections démocratiques. Le président Mohamed Bazoum a fait beaucoup pour stabiliser le pays et améliorer la sécurité. Je ne me souviens pas de la dernière fois que nous avons subi un attentat terroriste.

Malgré sa pauvreté, le Niger accueille 300 000 réfugiés d’autres pays, parce qu’il est sûr. Tout cela montre que le coup d’État n’était pas justifié, et cela constitue un revers politique majeur. Des militants profiteront de l’instabilité qui en résultera.

Pourquoi le coup d’État a-t-il eu lieu ?

Par ambition personnelle. La junte prétend que le coup d’État était motivé par des raisons de sécurité et de détérioration de l’économie. Mais certains affirment que le président était sur le point de nommer un nouveau chef de la sécurité. Le chef de la sécurité, qui occupait son poste depuis 12 ans, devait partir, mais il a refusé et a déposé le président afin de conserver son pouvoir.

Faites-vous le lien entre ce coup d’État et d’autres dans la région du Sahel ?

Seulement sur deux points : une fragilité politique générale dans la région et une mentalité de copier-coller. Comme des coups d’État ont eu lieu au Mali et au Burkina Faso, des gens ont pensé que cela pourrait également se produire ici. La jeunesse ouest-africaine nourrit un sentiment anti-français en raison du passé colonial, et certains ont brandi des drapeaux russes lors de manifestations.

Je ne sais pas si la Russie est derrière le coup d’État.

Mais la région est confrontée à l’influence extérieure exercée par la France, les États-Unis, les pays du Moyen-Orient et, plus récemment, la Russie. Le Niger est un allié clé de l’Occident dans la région. Et en tant que pays francophone, nous avons de nombreux liens. Une nouvelle ruée vers l’Afrique est en cours, avec ses ressources naturelles en vue.

Dans cette compétition, la France est souvent pointée du doigt. Il y a parfois de bonnes raisons pour cela, mais la France n’est pas responsable de tout. Et il n’est certainement pas judicieux de dire : « Remplaçons la France par la Russie. » C’est ce qui s’est passé au Mali et au Burkina Faso, et ces nations vont dans la mauvaise direction.

De quelle manière ?

À cause de l’instabilité politique. Depuis le coup d’État de 2012, le Mali ne s’est jamais relevé, les coups d’État se succèdent. Chaque nouveau dirigeant promet des solutions, mais le pays perd la bataille contre le terrorisme.

Le soulèvement de 2014 au Burkina Faso a également conduit à un coup d’État militaire qui a tenté de régler les problèmes qui en découlaient, mais sans succès. De nouveau, les coups d’État se sont succédé et, aujourd’hui, la nation a perdu le contrôle de plus de la moitié de son territoire au profit de groupes armés.

Pensez-vous qu’une intervention militaire de la CEDEAO soit nécessaire pour endiguer la progression des régimes militaires et l’instabilité qui en résulte ?

Non, cela aggraverait la situation.

Une intervention militaire créerait un chaos qui servirait de refuge aux terroristes. Nous ne voulons pas d’une autre Libye, frontalière du Niger, qui a fini par exporter l’instabilité dans toute la région du Sahel.

Qu’elle soit amenée par l’Occident ou l’Afrique, la guerre serait une erreur.

Les chrétiens ont-ils exprimé une opinion sur le coup d’État ?

Non, en tant que communauté religieuse, ils n’ont pas à le faire. Mais ils ont été inclus par la junte lors de la convocation des acteurs nationaux. Il s’agissait simplement de transmettre des explications, et les militaires ont demandé à l’Église de prier pour la nation.

Les Églises évangéliques et catholiques ont lancé un appel à la prière pour une issue pacifique à la crise.

Les chrétiens nigériens n’ont pas d’opinion politique, mais ils s’opposent à l’imposition de sanctions économiques contre leur pays. Celles-ci affecteront tout le monde, tout comme la guerre. Mais pour la plupart, les chrétiens sont inquiets, craignant que si le chaos progresse, ils soient parmi les premiers à en payer le prix.

Pourquoi ?

En 2015, au moment des manifestations contre Charlie Hebdo en France, lorsque le magazine a publié des caricatures de Mahomet, des manifestations ont également eu lieu au Niger. Les musulmans ont brûlé des drapeaux français et un centre culturel français, mais ils ont ensuite attaqué des Églises, des maisons et des écoles chrétiennes.

De nombreuses personnes associent les chrétiens aux Occidentaux et, une fois de plus, nous voyons des drapeaux français en flammes. Il s’agit donc d’un signal d’alarme.

Comment les chrétiens s’intègrent-ils dans le tissu social du Niger ?

Il s’agit d’une infime minorité : 1 % de la population, face aux 99 autres. Bien que le Niger soit un pays laïc où la liberté de religion est protégée par la constitution, les chrétiens sont souvent confrontés à des difficultés. Nous avons des dossiers de Nigériens qui se sont vu refuser des bourses d’études universitaires en raison de leur nom de baptême, par exemple.

Le catholicisme est apparu au 19e siècle avec la colonisation française, mais le protestantisme a été implanté en grande partie par des missionnaires américains. La plus grande dénomination — l’actuelle Église évangélique du Niger — est issue du travail de la SIM, venue du Nigeria.

Les baptistes sont également présents, principalement dans l’Ouest. Dans les années 1980, des groupes pentecôtistes de différentes parties du monde — France, États-Unis, Nigeria, Burkina et Côte d’Ivoire — sont venus au Niger et ont installé, entre autres, la dénomination des Assemblées de Dieu.

Mais dans l’ensemble, les chrétiens partagent la même pauvreté que les autres.

Quel est votre parcours de foi ?

J’ai été élevé dans une Église évangélique. Mes parents ont fréquenté une école chrétienne et se sont finalement convertis. Ma famille élargie comprend des musulmans et des membres de religions traditionnelles, et nous vivons en paix ensemble.

Au collège, cependant, j’ai pris conscience que j’étais différente. Des camarades de classe m’ont interrogé : « Tu es Nigérien, Haoussa, comment peux-tu être chrétien ? » J’ai commencé à me demander si ma foi n’était pas un problème.

Mais au lycée, j’ai développé des convictions fortes, non seulement pour défendre ma foi, mais aussi pour interpeller les autres. Mes amis m’appelaient « le pape », en référence à Jean-Paul II, parce que je n’avais pas peur d’affronter la foule. Il faut être fort pour être chrétien au Niger, et lorsque je réfléchis à ma position actuelle en tant que porte-parole, c’est probablement ainsi que tout a commencé.

Quelle est la prochaine étape pour les chrétiens nigériens ?

Nous ne savons pas — le contexte est très précaire. Mais tout comme j’ai dit que notre nation se porte mieux que nos voisins, la situation des chrétiens s’est également améliorée. Après 2015, le gouvernement a réagi aux émeutes en renforçant les relations interreligieuses, et l’Église s’est jointe à une campagne nationale réussie visant à promouvoir la cohésion sociale. Aujourd’hui, les chrétiens sont présents dans la société, employés dans la fonction publique. Nous avons la liberté de prêcher, et même d’organiser de grandes réunions publiques.

La dernière fois que j’ai vécu au Niger, j’étais responsable national de notre association de jeunes et nous organisions des camps d’été dans des Églises et nos écoles protestantes. Mais aujourd’hui, les camps se déroulent dans un contexte public, en présence de hauts fonctionnaires, et sont retransmis par les services publics de télévision et de radio.

Le coup d’État militaire est un revers. Mais jusqu’à présent, rien n’indique une rhétorique dirigée contre les chrétiens. Nous craignons l’instabilité et prions pour la paix. Si Dieu le veut, cette période d’incertitude prendra fin.

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[ This article is also available in English. See all of our French (Français) coverage. ]

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