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Nouveau rapport sur les dérives « mystico-sexuelles » de Jean Vanier

Une commission indépendante a conclu que des dizaines de femmes ont été violées par Vanier et son mentor dans le cadre de disciplines spirituelles abusives.
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Nouveau rapport sur les dérives « mystico-sexuelles » de Jean Vanier
Image: Tiziana Fabi/AFP/Getty Images
Jean Vanier

Deux ans après que les allégations d’agressions sexuelles contre le défunt fondateur de L’Arche, Jean Vanier, ont été rendues publiques, un rapport parle d’une « culture du secret soigneusement entretenue pendant des décennies ».

À partir de la célèbre communauté chrétienne qu’il avait établie à Trosly-Breuil, en France, le théologien franco-canadien perpétuait en coulisse les pratiques « mystico-sexuelles » d’un groupe sectaire. Sur une période de près de 70 ans, Vanier a violé au moins 25 femmes — toutes des adultes sans handicap — pendant des temps de prière et de dévotion spirituelle.

Les résultats de l’enquête de deux ans, commandée par L’Arche en 2020, ont été publiés lundi 30 janvier dans un rapport de 907 pages. Une demi-douzaine de victimes de Vanier s’étaient exprimées pour la première fois après sa mort en 2019 à l’âge de 90 ans.

Une équipe interdisciplinaire de chercheurs a consulté 1 400 lettres privées de Vanier, dont des centaines provenant d’un dossier secret. Ils ont interrogé 89 personnes, dont huit des victimes de Vanier.

L’Arche, une organisation rassemblant des personnes avec et sans handicap mental, est aujourd’hui connue et répandue dans le monde entier. Alors que ce ministère a apporté dignité et fraternité à de nombreuses personnes vulnérables au cours des décennies, le rapport suggère que Vanier l’avait fondé comme une couverture pour réunir un groupe qui pratiquait la contemplation et la direction spirituelle associées à la nudité et à des attouchements sexuels.

« Le courage de ces femmes et la mort de Vanier en 2019 ont conduit à des examens d’archives qui ont révélé […] que Vanier faisait partie d’un petit groupe sectaire qui souscrivait à […] une doctrine et des pratiques prédatrices et déviantes », commente Tina Bovermann, directrice générale de L’Arche aux États-Unis. « Les membres, partenaires et amis de L’Arche ont été trompés par Vanier. »

Ces découvertes ont « stupéfié » les dirigeants de L’Arche, a déclaré Tina Bovermann au magazine Sojourners qui a transmis la nouvelle du nouveau rapport aux États-Unis et qui publie également un podcast (en anglais) sur les retombées des révélations concernant Vanier.

« Nous nous sommes retrouvés avec de très nombreuses questions », témoigne-t-elle. « Comment devons-nous comprendre l’histoire fondatrice de L’Arche ? »

La commission décrit dans son rapport un ministère français appelé L’Eau vive, qui avait été dirigé dans les années 1950 par le mentor spirituel de Vanier, un prêtre dominicain nommé Thomas Philippe. Après une expérience mystique impliquant la Vierge Marie, Thomas Philippe « développe des arguments théologiques pour justifier ses pratiques sexuelles avec des religieuses ou de jeunes femmes laïques en quête de vocation religieuse », dit le rapport.

Le comportement de Philippe lui a valu d’être exclu de tout ministère public ou privé par l’Église catholique, mais il est resté clandestinement en contact avec Vanier et d’autres membres de L’Eau vive, qui ont ensuite fondé L’Arche en 1964. Jacqueline d’Halluin, une aspirante religieuse également devenue disciple de Thomas Philippe et dont les lettres décrivent une relation intime et érotique avec Vanier, propose le nom de l’organisation. Philippe devient le directeur du centre spirituel de L’Arche, La Ferme, jusqu’en 1991.

Au fil des ans, alors que l’organisation s’étendait au Canada, à l’Inde et à plus de 30 autres pays, Vanier, Philippe et d’autres ont continué à abuser de dizaines de femmes alors qu’ils travaillaient à L’Arche et dans sa propriété, selon la commission. Aucune des victimes ne s’est avérée être une personne handicapée. Les victimes de Vanier étaient des femmes catholiques dont une moitié était issue de « milieux sociaux privilégiés ». Certaines avaient prononcé des vœux religieux.

« [C]’est au sein de la communauté de Trosly qu’eurent lieu la majorité des cas d’emprise et d’abus sexuels confiés à la Commission. Des personnes accusées d’abus sexuel en ont été membres et y ont exercé des responsabilités, des victimes vivent encore à proximité. », décrit le rapport.

Sur les 25 femmes connues pour avoir subi « un acte sexuel ou un geste intime non consenti » de la part de Vanier, 14 ont été ou sont encore membres de L’Arche.

Une synthèse du rapport de la commission détaille la « prière » physique et sexuelle à laquelle se livrait Vanier avec les femmes :

De la fin des années 1960 aux années 2010, la posture régulièrement décrite est celle de Jean Vanier (c’est le cas aussi avec Thomas Philippe, Marie-Dominique Philippe) à genoux, tête posée sur la poitrine nue de la personne « accompagnée ».

Les gestes tactiles s’intensifient pendant la prière et l’accompagnement (se tenir les mains, têtes rapprochées, les fronts se touchent, se prendre dans les bras l’un de l’autre). Les différents récits évoquent une gamme similaire d’attouchements, recouvrant en particulier des « baisers sur la bouche chaque fois plus appuyés, passionnels », « voluptueux, passionnés », et des caresses sur les zones érogènes des deux parties, particulièrement la poitrine féminine.

Dans plusieurs cas, les attouchements ont progressé vers des actes d’agression sexuelle. La nudité partielle, l’absence de coït ainsi que la justification spirituelle de l’abus sexuel conduisent Jean Vanier à considérer qu’il s’agit là d’une pratique non-sexuelle.

Les femmes qui avaient parlé les premières des abus commis par Vanier ont décrit qu’il considérait ces actes sexuels comme faisant partie de sa direction spirituelle, et usait de phrases comme « Ce n’est pas nous, c’est Marie et Jésus » ou « C’est Jésus qui t’aime à travers moi ».

Le rapport note l’utilisation par Vanier d’un vocabulaire spirituel à connotation charnelle tout au long de sa correspondance. La chose est parfois relativement voilée : « nous “pénétrons” (les mystères par l’Amour) ; “nous sommes cachés dans le sein” (de l’Immaculée) ». Mais c’est parfois « à mots à peine couverts » qu’il associe mystique et sexualité.

De son vivant, Vanier était réputé pour sa foi, sa gentillesse et son sens de l’amitié envers les personnes handicapées. Il avait reçu en 2015 le célèbre prix Templeton récompensant les progrès dans la compréhension des questions les plus profondes de l’humanité.

La branche américaine de L’Arche a condamné « la séduction insidieuse, l’exploitation psychologique et spirituelle, les abus de pouvoir, la violence sexuelle, les mensonges, la manipulation et la tromperie » employés par Vanier et Philippe. L’Arche International a également exprimé une demande de pardon aux victimes de ces abus, reconnaissant de sa part une « responsabilité institutionnelle de n’avoir pas su prévenir et repérer ces abus, les signaler et les faire cesser. » Les allégations contre Thomas Philippe n’étaient apparues qu’en 2014, des décennies après sa mort.

Bien que les fondateurs aient utilisé L’Arche comme une couverture pour leurs pratiques mystiques et sexuelles, les chercheurs ont conclu que « L’Arche en tant que projet et organisation n’a rien à voir avec une secte » et que les croyances du mouvement de L’Eau vive ne s’étaient pas propagées aux responsables de L’Arche à d’autres endroits.

Le rapport note que d’autres victimes pourraient se manifester, mais que « depuis 2014 se développe au sein de L’Arche un processus de prise de conscience individuelle et collective. »

Les auteurs disent leur étonnement de ce que les pratiques de ce « noyau sectaire » n’aient pas proliféré plus largement. L’explication pourrait à leurs yeux se trouver dans le faible nombre des anciens membres de L’Eau vive par rapport aux très nombreuses personnes qui ont rejoint l’œuvre de L’Arche pour sa mission autour du handicap mental.

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[ This article is also available in English. See all of our French (Français) coverage. ]

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