Lundi soir, le Sénat français, la chambre haute du Parlement, a adopté en première lecture une loi à visée antiterroriste qui inquiète les responsables d'Églises.

Désormais appelé « Loi pour l'affirmation des principes républicains et la lutte contre les séparatismes », le projet de loi – approuvé par 208 voix contre 109 et 27 abstentions – vise à lutter contre le radicalisme islamiste qui a engendré de nombreux attentats sur le sol français ces dernières années.

Cependant, la volonté de l’administration du président Emmanuel Macron de rendre la France plus sûre n’est pas sans incidence sur la liberté de religion, pourtant profondément ancrée dans le pays.

« Le vent a tourné sur la France », a déclaré Clément Diedrichs, directeur général du Conseil national des évangéliques de France (CNEF) qui, d’après une récente étude, représente la moitié des protestants français. Le gouvernement a « clairement acté que nous ne sommes plus dans une société chrétienne ».

« La religion est devenue comme un élément négligeable », observe-t-il, affirmant que les dirigeants du pays n'ont plus aucune envie de protéger l'espace alloué à une quelconque foi.

En février, comme Christianity Today le rapportait, l'Assemblée nationale, la chambre basse du Parlement français, avait adopté une première version du projet de loi. Le résultat des débats du Sénat est une version avec des mesures d'encadrement encore plus strictes, malgré l’intégration de quelques modifications vues comme positives par les responsables chrétiens.

La Fédération protestante de France (FPF), qui regroupe aussi bien des évangéliques que des luthériens ou des réformés historiques, a salué le fait que la proposition de loi du Sénat garantisse les droits des aumôneries, notamment dans les établissements scolaires, bien que le projet de loi interdise tout type de service religieux dans ces établissements. Le projet de loi assure également aux Églises la propriété des bâtiments qui leur sont cédés à titre gratuit ainsi que l'accès aux subventions publiques pour la mise en accessibilité des bâtiments aux personnes à mobilité réduite.

Le CNEF apprécie que le Sénat ait rétabli l'enseignement à domicile comme une option éducative, tout en l'encadrant davantage. Le projet de loi de l'Assemblée nationale envisageait la suppression de la possibilité d'instruire les enfants à domicile.

Le projet de loi sera soumis en mai à une commission mixte paritaire (députés et sénateurs), qui devrait commencer à aplanir les différences entre les deux versions du projet avant un vote final à l'Assemblée nationale en juillet. Le gouvernement devra ensuite publier les décrets qui préciseront les détails de l'application du texte législatif.

Ainsi, alors que la forme finale reste en suspens et que des organismes chrétiens tels que la FPF et le CNEF poursuivent leurs efforts afin de faire mieux prendre en compte leurs positions et font pression pression pour que l'impact de la loi soit moins contraignant, les Églises françaises commencent à se préparer à ce que pourraient être les nouvelles règles.

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Les Églises devraient en particulier faire face à des exigences accrues en matière de déclaration auprès du gouvernement et à de nouvelles règles concernant leurs finances, en particulier les financements provenant de l'étranger et le financement des projets de construction. La loi renforcerait également la surveillance par l’administration de la formation des responsables religieux ainsi que la responsabilité légale des dirigeants, proposant des sanctions sévères à l'encontre de tout discours visant à encourager le non-respect des lois.

« Nous passons d'une séparation de l'Église et de l'État fondée sur la liberté à une séparation basée sur le contrôle », a déclaré François Clavairoly, président de la FPF. « La laïcité n'est plus vraiment une laïcité de confiance et d'intelligence, mais une laïcité de défiance, de soupçon et de contrôle ».

Le célèbre principe français de laïcité, qui va au-delà de la notion anglaise de « secularism », a été inscrit dans une loi de 1905 qui a créé une forme spécifiquement française de séparation de l'Église et de l'État. Cette séparation défend et garantit la liberté de religion et assure la neutralité de l’État dans les questions religieuses.

Les chrétiens protestants ont été parmi ceux qui ont fortement plaidé pour la mise en œuvre de cette laïcité à la française. Mais ce principe est aujourd'hui en danger.

Si les chrétiens français soutiennent les efforts du gouvernement pour faire face à la menace de l'islam radical, ils sont troublés par des contraintes qui ne semblent pas relever réellement la lutte contre le terrorisme et qui mettent toutes les religions dans le même panier que la menace de l'extrémisme islamiste.

« Nos sociétés occidentales ont de plus en plus de mal à comprendre le fait religieux et la manière dont elle guide les fidèles dans leur vie en société », affirme F. Clavairoly. « L'idéologie du terrorisme islamiste qui déforme l'islam a encore plus brouillé la compréhension du fait religieux ».

« La pratique religieuse est devenue quelque chose de menaçant pour de nombreux dirigeants politiques. (...) Nous militons pour dire que la religion n'est pas une menace, mais au contraire, une source d’intelligence et de citoyenneté ».

Parmi les nouvelles contraintes figurerait un seuil au-delà duquel le financement étranger des groupes religieux en France nécessiterait des processus compliqués et fastidieux de déclaration et d'approbation. Le seuil actuellement proposé est de 10 000 euros (environ 12 000 dollars américains) par an.

« Nous existons en tant que jeune implantation d'Église grâce à la générosité d'individus et d'Églises ici en France, mais la partie la plus importante des dons provient encore de l'étranger », a déclaré Étienne Koning, pasteur de l'Église Saint-Lazare, une Église parisienne affiliée au réseau Actes 29. Si ce plafond est retenu, « il aura un impact important sur notre vie quotidienne. Il ne sera pas impossible de faire Église, mais cela sera beaucoup plus difficile ».

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Selon lui, les autorités n'ont pas compris que, contrairement aux extrémistes qu'elles disent viser, les Églises comme la sienne ont un projet financier clair pour que la générosité venue de l'étranger soit progressivement remplacée par celle de l'Église locale, au fur et à mesure de sa croissance. Le financement étranger de son Église provient d'individus généreux, salariés ordinaires dans leurs pays et non de sociétés privées ou des richesses issues de l’exploitation pétrolière comme c'est souvent le cas pour les mosquées radicalisées dont le gouvernement veut protéger la société française.

E. Koning note que le second impact majeur que son Église anticipe concerne la liberté d’expression et la liberté de conscience avec un contrôle accru de l'État sur le contenu du message. « Je sais que cela sonne un peu comme ce que l’on entend à propos de la Chine », dit-il, reconnaissant que ce qui est proposé en France ne se situe pas du tout à ce niveau. Il s'inquiète néanmoins de voir la volonté de l’État de « contrôler ce qui est pensé – et du coup, ce qui est dit et ce qui est enseigné ».

Cependant, malgré l’évolution de la nouvelle loi qui s'éloigne de la laïcité intelligente telle qu'ils la conçoivent, la stratégie des dirigeants protestants français – tant à l'égard du gouvernement que des fidèles – a été remarquablement exempte d'alarmisme. Au lieu de cela, ils ont demandé à leurs sœurs et frères d'éviter d'adopter une posture de victimisation, même s'ils reconnaissent la gravité du moment.

« Ce n'est pas l'apocalypse », déclare F. Clavairoly. « Nous ne sommes absolument pas dans une atmosphère de crainte ou de peur ». Au contraire, précise-t-il, nous sommes engagés dans un débat très franco-français qui s'inscrit dans la continuité des échanges parfois difficiles qui ont eu lieu à la fin du 19e siècle et au début du 20e entre les Églises et la République.

« Nous pouvons, sans craindre pour autant pour notre foi, exprimer légitimement nos préoccupations et le fait que nous demeurerons attentifs à la préservation de nos libertés légitimes, dans la défense d’une laïcité bien comprise », a déclaré Erwan Cloarec, directeur de la formation de la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes de France (FEEBF) et pasteur à Lyon.

Pour lui, il s'agit de promouvoir la liberté de croire et de ne pas croire et de pouvoir vivre cette liberté sans être inquiété ou gêné de quelque manière que ce soit par les pouvoirs publics. « Il me semble important de continuer ce combat, sans peur ni faiblesse », affirme-t-il, « le Seigneur est avec nous, et il nous invite à la foi, à la confiance et à la prière ».

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« Faut-il avoir peur ? Non », déclare C. Diedrichs, du CNEF. « Dans Jérémie, il est dit que nous devons rechercher le bien de la ville dans laquelle nous nous trouvons. Cette ville n'est pas Jérusalem, c'est Babylone. Beaucoup d’évangéliques préféreraient que nous soyons à Jérusalem plutôt qu'à Babylone. Beaucoup d'évangéliques aimeraient bien être encore dans une société chrétienne qui les protège ».

Mais puisqu'ils ne sont plus dans une société chrétienne, dit-il encore, les évangéliques français doivent être des témoins de l'Évangile comme l'étaient les premiers chrétiens dans leur société non chrétienne.

« Ils n'attendaient pas que leur gouvernement les protège. Ils avaient juste une espérance éternelle et ils témoignaient de cette espérance dans leur société. C'est pourquoi je dis que nous n'avons aucune raison d'avoir peur, mais que nous avons toutes les bonnes raisons d’annoncer l'Évangile ».

Alors que E. Koning, le pasteur parisien, attribue « quatre étoiles » au « sérieux et au professionnalisme » des dirigeants du CNEF pour leur traitement de la question et leur désir d'être des citoyens pacifiques et respectueux de la législation, il précise que lui et d'autres collègues pensent que la posture adoptée a été « trop gentille et un peu naïve ». Il pense que le désir de contrôle du gouvernement et ses répercussions potentielles sur la liberté d'expression et la liberté de conscience donne aux évangéliques français des raisons légitimes d'être préoccupés.

D'un autre côté, dit-il, il existe de nombreuses raisons de ne pas être effrayés : dans un pays démocratique comme la France, les élections peuvent changer bien des choses et il y a des Français qui analysent clairement la situation et décryptent le discours politique.

Quel que soit le résultat, dit encore E. Koning, « nous trouverons le moyen de continuer à servir le Seigneur [...] en prenant soin de notre peuple en lui annonçant fidèlement l'Évangile qui change la vie, en servant et en aimant nos voisins tels qu'ils sont, [...] sans jamais céder à l'amertume ou à la haine, en construisant toujours des ponts et des relations, afin d'apporter le Christ à notre pays ».

Comment les frères et sœurs chrétiens hors de France peuvent-ils prendre soin de l'Eglise française ? Interviewés séparément, F. Clavairoly et C. Diedrichs apportent la même réponse : « N'ayez pas peur pour nous ».

Mais il y a aussi un appel à la prière.

Conscients des enjeux spirituels, les dirigeants du CNEF comprennent que s'engager dans la prière aurait produirait plus de fruits que certaines de leurs rencontres avec les responsables politiques. Un millier de personnes reçoivent les informations hebdomadaires et les sujets de prière concernant l'évolution du projet de loi sur le séparatisme.

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C. Diedrichs invite les chrétiens hors de France à « prier pour nous afin que nous soyons courageux dans la promotion de l'évangile ».

Gerard Kelly, un observateur britannique expatrié qui exerce un ministère en France depuis trois décennies et est aujourd’hui pasteur d'une implantation d’Église en Normandie avec son épouse, est d'accord : « nous devons prier pour le réveil, pour la croissance de l'Église », dit-il. « Nous devons prier pour des Églises dynamiques afin que, lorsque des lois de ce type sont adoptées, les gens ne voient pas les évangéliques comme une sorte de secte bizarre et marginale. Ils doivent voir des personnes qu'ils connaissent en tant que voisins ».

Pour les chrétiens d'autres cultures, voir ce qui se passe dans « l'Europe postchrétienne » peut être une source d'inquiétude quant à ce qui pourrait se produire un jour chez eux. Mais G. Kelly, qui dirige avec sa femme le réseau d’origine britannique « Bless Network », affirme que ces chrétiens peuvent dès à présent apprendre de l'Europe en découvrant ce qu’est la vie dans une culture postchrétienne.

« La postchrétienté signifie une forme d'exil. Nous vivons à Babylone », dit-il, faisant involontairement écho à C. Diedrichs. « Nous ne vivons pas à Jérusalem ». Pour cette raison, G. Kelly, en tant que chrétien européen, dit ne pas s'attendre à ce que son gouvernement promulgue des lois qui correspondent particulièrement à sa vision du monde, même s'il pense qu'il doit protéger les libertés fondamentales.

Il reconnaît que cet exil entraîne des pertes et des douleurs réelles, notamment la crainte des pasteurs et des parents de vivre dans un monde dans lequel leurs enfants ont moins de chances de rester dans la communauté de foi dans laquelle ils ont été élevés.

Mais selon lui, l'exil est aussi très positif pour la mission : un modèle de mission en postchrétienté est beaucoup plus fécond et créatif. « Votre message à l’égard de votre culture n’est pas : “vous devriez rejoindre notre enclave”, mais bien plutôt “vous devriez rencontrer Jésus” ».

« Lorsque l'Église est forte, riche et puissante, elle oublie l'engagement missionnaire parce qu'elle n'en a pas besoin. Elle cesse de s'engager de manière créative avec ses voisins et se complaît avec elle-même », dit G. Kelly. « Dieu brise cette complaisance en permettant l'exil, parce que nous n'avons jamais été destinés à être des séparatistes ».

Traduit par Denis Schultz

Révisé par Léo Lehmann

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