Au cours du chaud printemps de 2017 au Texas, un couple entre avec appréhension dans le bureau de son conseiller conjugal. Ils sortent ensemble et envisagent la prochaine étape : le mariage. Ils ont même acheté les bagues. Mais ces deux personnes, un couple réel, ont connu des difficultés et veulent s'assurer qu'ils bâtissent leur relation sur une base solide.

Son premier mariage à lui s’est terminé en divorce – malgré une thérapie conjugale – provoquant des blessures dont il souffre encore. Ses parents à elle ont divorcé alors qu’elle était encore adolescente et elle craint de reproduire le modèle familial.

Le thérapeute de couple leur fait passer plusieurs types de test pour apprendre à les connaître et également les aider à construire un langage commun pour qu’ils se connaissent eux-mêmes et se comprennent l’un l’autre. L'un de ces tests a été élaboré à partir de l'Ennéagramme, un outil d'évaluation de la personnalité qui a été diffusé aux quatre coins du monde chrétien au cours de la dernière décennie.

Cet homme et cette femme commencent alors un processus de découverte de soi, discernant leur type dans l’Ennéagramme, devenant plus conscients de leurs réflexes défensifs et de leurs angles morts, et travaillant à accorder leurs pensées, leurs actions et leurs paroles avec leurs objectifs de maturité spirituelle. « Nous apprenons un nouveau langage et des outils qui nous aident à reprogrammer des habitudes et des réflexes bien ancrés, affirment-ils, nous encourageant à se pardonner soi-même et réciproquement. »

Pendant ce temps, dans l’État de Caroline du Nord, un autre couple bien réel, marié depuis 20 ans, fait une expérience de l’Ennéagramme complètement différente. Leur mariage avait connu des hauts et des bas, mais les dernières années avaient été les meilleures. Après la naissance de leur enfant en 2014, le mari s'est replongé dans son travail, ce qui a mis leur relation à rude épreuve. Ils ont alors commencé une thérapie conjugale.

Après quelques mois de thérapie, les choses semblaient aller mieux. Le couple s’est accordé un temps de retraite qui a régénéré leur intimité. Ils passaient plus de temps en famille et avaient l'intention d'emmener leur fils à Disney World à l'été 2017. Mais entre-temps, quelqu'un a introduit le mari à La sagesse de l’Ennéagramme, un ouvrage de Don Richard Riso. Il a découvert qu'il était un « type 7 à aile 8 », ce qui signifiait, selon l'Ennéagramme, qu'il avait besoin de liberté.

Au fil des mois suivants, sa femme remarque des changements dans son comportement et dans son apparence qui semblent liés à son type dans l’Ennéagramme et au chemin qui lui est recommandé pour une meilleure santé intérieure. Finalement, il conclut que lui et sa femme ne sont pas compatibles.

L'épouse note dans son journal ces paroles qu’il lui a adressées : « Il est possible d'aimer quelqu'un énormément, très profondément, mais que cette personne ne soit pas “la bonne personne” ». « Si elle voulait blâmer quelqu’un [pour leur séparation], elle devrait blâmer l'Ennéagramme ».

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Leur séparation et leur divorce sont entérinés peu après leur 24e anniversaire de mariage.

Comme le montrent les histoires de ces deux couples, l'Ennéagramme peut avoir une forte influence sur les relations. Mais quand est-elle positive ou négative ? L'Ennéagramme est-il rigoureux ? Quelle crédibilité faut-il accorder à cet outil ?

De nombreux psychologues ont des opinions bien arrêtées sur l'Ennéagramme, allant de la curiosité et de l’intérêt au dédain, voire au mépris. Ce système à neuf types a gagné en popularité, donnant lieu ces dernières années à toute une variété de livres et autres publications médiatiques, dont un documentaire de l’auteur américain à succès Chris Heuertz prévu pour l'automne 2020, qui a été annulé à cause d'allégations d'abus spirituels et psychologiques perpétrés par Heuertz lui-même (Zondervan a également arrêté la promotion des livres de Heuertz).

Malgré l’attention dont il fait l’objet, beaucoup ignorent l'origine, le but ou les limites de l'Ennéagramme. La plupart des psychologues s’accordent à dire qu'il y a un décalage entre les typologies de la culture populaire et la véritable science de la personnalité. Mais les alternatives plus scientifiquement étayées peinent à trouver leur chemin vers le grand public pour l’aider à réfléchir au fonctionnement de la personnalité en rapport avec la croissance spirituelle et relationnelle.

À l'heure actuelle, les preuves empiriques accréditant le fait que l'Ennéagramme décrive avec précision la personnalité ou la spiritualité sont maigres. Les neuf types ne correspondent à aucun modèle de personnalité scientifiquement évalué.

De plus, quantité d’études montrent que de nombreuses caractéristiques au sein des types de l'Ennéagramme ne sont pas fortement corrélées (par exemple, le sens des responsabilités ne va pas forcément avec l’anxiété, contrairement à la description que The Enneagram Institute fait du type 6). Les caractéristiques de la personnalité humaine ne tendent pas non plus à se regrouper autour de neuf types tels que ceux de l'Ennéagramme (au lieu de cela, la psychologie de la personnalité suggère plutôt qu'elles se regroupent en trois ou cinq profils plus larges, selon le modèle).

Plusieurs questionnaires sont proposés pour qui veut connaitre son type dans l'Ennéagramme, tels l'Indicateur Riso-Hudson, la Palette des styles de personnalité de Wagner et l'Inventaire et le guide de découverte de l'Ennéagramme de Stanford. Toutefois, au sein de la communauté des praticiens de l'Ennéagramme, il y a désaccord sur l'utilité de tels outils.

Certains soutiennent leur utilisation, tandis que d'autres maintiennent que, pour trouver son type, un processus de discernement sous la direction d'un directeur spirituel est une meilleure voie. Une poignée de recherches (principalement menées par des partisans de l'Ennéagramme) ont tenté de tester la fiabilité et la validité des questionnaires, mais les résultats ont largement échoué à prouver leur viabilité.

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De nombreux adeptes de l'Ennéagramme affirment que la validité scientifique de celui-ci n'est pas un préalable nécessaire à son utilisation en matière de croissance spirituelle. À la suite d’Augustin, cependant, nous croyons que toute vérité est vérité de Dieu et que les données empiriques sur le monde aident à élargir ce que l’on peut connaître de Dieu à travers la révélation générale.

1 Thessaloniciens 5.20-21 nous enseigne que nous ne devons pas mépriser les prophéties ou la sagesse spirituelle, mais examiner et retenir ce qui est bon et vrai. Puisque l'Ennéagramme fait de nombreuses affirmations sur la nature humaine qui peuvent être scientifiquement mises à l’épreuve, il mérite cet examen rigoureux. L’être humain fait en effet partie de la création de Dieu.

Mais en l’absence de preuve scientifique de son exactitude, de nombreux psychologues craignent que l'Ennéagramme ne propage une description trompeuse de la personnalité humaine. Assurément, de nombreuses personnes progressent grâce aux programmes ou aux formations fondés sur l'Ennéagramme. Mais il se pourrait que cette croissance trouve son origine dans d’autres composantes de ces programmes, telles que la discussion de certaines questions importantes ou des exercices visant à développer l’empathie. Le modèle de l'Ennéagramme en lui-même n'est peut-être même pas nécessaire pour que ces mécanismes favorisent la croissance.

Søren Kierkegaard déclarait : « M’étiqueter, c’est me nier ». Si sa déclaration paraît extrême, il nous faut être conscient que les tendances naturelles et les biais humains influencent la manière dont nous traitons les informations à propos de nous-mêmes et des autres. Le biais de confirmation – l’idée que les humains repèrent et se souviennent des informations correspondant à leurs idées préconçues sur eux-mêmes ou sur les autres – est un phénomène soigneusement étudié depuis qu'il a été observé pour la première fois dans les années 1960.

Avec l'Ennéagramme, le biais de confirmation pourrait signifier qu'une fois leur type déterminé les gens ne remarqueraient et ne se souviendraient que des situations où ils se comportent en phase avec leur type et ignoreraient les comportements non concordants. Comme l'une des principales entreprises des programmes liés à l’Ennéagramme est d'identifier et de travailler les angles morts ou les faiblesses, certains psychologues craignent que ces faiblesses ne deviennent en fait plus ancrées. Au fur et à mesure que les gens commencent à se soucier d’eux-mêmes en rapport avec les faiblesses de leur type d'Ennéagramme, ils remarqueront et se souviendront probablement davantage des informations touchant à leurs faiblesses. Paradoxalement, cela pourrait rendre le changement plus difficile.

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Les psychologues avertissent également que l'Ennéagramme peut favoriser les stéréotypes, auxquels les humains sont naturellement enclins. Dès que les utilisateurs de l'Ennéagramme commencent à penser aux autres en fonction de leur type, leur tendance à créer des stéréotypes entre en jeu : ils interpréteront et prédiront les comportements des autres en fonction de leur type. À cause du biais de confirmation, les gens auront tendance à remarquer les comportements correspondant aux stéréotypes et à ignorer les informations qui y seraient contraires. Il deviendra alors difficile de reconnaitre les variations et les changements dans les motivations et les comportements des autres.

Les risque des stéréotypes, bien sûr, guette toute tentative d’appréciation de la personnalité. De nombreux experts en Ennéagramme mettent en garde contre ce phénomène. Mais d'autres, comme Riso et Russ Hudson, partenaire de The Enneagram Institute, semblent préconiser l'utilisation de l'Ennéagramme pour interpréter le comportement des autres de manière stéréotypée. Dans leur livre de 2003, ils affirment que « comprendre l'Ennéagramme, c'est comme avoir une paire de lunettes spéciales qui permet de voir au-delà de la surface des gens avec une clairvoyance particulière : nous pouvons en fait les voir plus clairement qu'ils ne se voient eux-mêmes ». Des déclarations comme celle-ci stimulent le biais de confirmation et la production de stéréotypes préjudiciables.

Que l’on choisisse ou non d'utiliser l'Ennéagramme, les sciences de la psychologie offrent d'autres approches susceptibles d’aider à mieux comprendre notre personnalité et notre relation avec Dieu. Les psychologues tendent à voir la personnalité comme une entité à plusieurs niveaux et plusieurs dimensions. Dan McAdams, psychologue à l’Université Northwestern et l’un des plus grands experts mondiaux de la personnalité, affirme que la personnalité est composée de trois niveaux : les traits de personnalité ; les « adaptations du caractère » (characteristic adaptations), soit les manières habituelles de réagir à différentes situations et ce qui nous motive ; et les histoires personnelles que nous racontons à propos de nos vies individuelles.

Chaque niveau de personnalité fournit des informations uniques sur l'identité de la personne en fonction de ses prédispositions génétiques et de ses interactions avec son environnement, c'est-à-dire à la fois à partir de l’inné et de l'acquis.

En examinant les traits de personnalité les plus importants, les scientifiques ont démontré dans de nombreuses études menées auprès de millions de personnes à travers le monde qu’il y a cinq dimensions constantes. Connues sous le nom de « Cinq grands traits » (Big Five) ou « Cinq grands facteurs », et parfois regroupées sous l’acronyme OCEAN, ce sont :

L’extraversion, qui touche à la chaleur, le caractère grégaire, l’assertivité, l’émotivité positive, l’activité et la recherche de stimulation ;

Le névrosisme, qui touche à l’anxiété, l’agressivité, la dépression, la conscience de soi, l’impulsivité et la vulnérabilité ;

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La conscienciosité, qui touche à la compétence, l’ordre, le devoir, la recherche d’accomplissement, l’autodiscipline et la réflexion ;

L’agréabilité, qui touche à la confiance, la déférence, l’altruisme, la franchise, la modestie et la tendresse ;

L’ouverture à de nouvelles expériences, qui touche à la fantaisie, le sens de l’esthétique, les sentiments, les actions, les idées et les valeurs.

La théorie des cinq grands traits place chaque personne sur un continuum pour chaque trait de personnalité, sachant que la plupart des gens sont quelque part au milieu pour chaque trait.

Au deuxième niveau de la personnalité, les adaptations du caractère, les recherches effectuées sur la notion de vertu sont particulièrement intéressantes pour la croissance spirituelle. Les psychologues définissent les vertus comme des habitudes que les gens cultivent en lien avec des motivations morales ou spirituelles, et leur identité. Alors que les traits de personnalité sont assez stables, les vertus peuvent être développées par des activités intentionnellement pratiquées en relation avec Dieu et avec une communauté spirituelle.

De nombreuses études confirment l'efficacité de ces actes intentionnels pour développer les vertus comme le pardon, la gratitude, la patience ou l'espoir. Il existe des livres, vidéos et podcasts offrant de solides stratégies pour aider les gens dans ce but précis. De même, divers outils de mesure et questionnaires scientifiquement validés sont disponibles gratuitement pour analyser les vertus, ainsi que les valeurs et motivations morales qui les sous-tendent.Enfin, les histoires que les gens racontent sur leur vie et la façon dont ils les racontent sont des composantes de la personnalité dont l’importance pour la formation spirituelle est souvent sous-évaluée. Lors d'entretiens avec des personnes en divers lieux des États-Unis, McAdams a constaté que les personnes qui racontaient leur histoire personnelle sous la forme d’un récit de rédemption étaient plus susceptibles d'être très généreuses que les personnes racontant leur histoire personnelle sous d’autres formes de récit (comme la tragédie, la comédie ou une trajectoire d’ascension permanente).

Ceci suggère que l'une des composantes les plus importantes de notre formation spirituelle est la construction et la reconstruction de notre histoire de vie et des histoires de nos communautés afin de refléter l'œuvre rédemptrice du Christ. Le récit de la rédemption par Christ est l’essence même de notre foi. La coutume consistant à raconter le récit de notre propre rédemption à travers des témoignages devrait être le fondement de la croissance spirituelle.

Revenons un instant à ces deux couples qui, en utilisant l'Ennéagramme pour amener un changement dans leurs relations, ont abouti à des résultats très contrastés.

Dans le premier couple, aux prises avec des histoires de divorce, chacun a grandi individuellement et a appris à s'engager dans un conflit sain. Ils sont mieux à même de comprendre les complexités de la personnalité de l’autre. Aidés par l'Ennéagramme, ils se concentrent sur la grâce de Dieu dans leur vie et prolongent cette grâce l’un pour l’autre.

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En revanche, le deuxième couple ne communique presque plus, même pour coordonner la garde de leur fils. L'épouse a le cœur brisé à cause de l'effet produit par l'Ennéagramme sur sa famille, tandis que le mari est parti froidement, comme s'il ne pouvait plus rien faire pour sauver son mariage.

Il serait difficile de déterminer objectivement si l'Ennéagramme a vraiment joué un rôle dans le renouvellement ou la dissolution de ces relations, ou si les résultats auraient été identiques sans son concours. Mais il ne fait aucun doute que ces couples considèrent cet outil d’analyse de la personnalité comme déterminant.

Que faire donc d’une part des preuves scientifiques et d’autre part de récits de vie éloquents où l’on voit la croissance mais aussi les dégâts ? Nous pouvons affirmer qu'il est juste et bon pour les croyants de rechercher des outils et des opportunités pour grandir dans leur relation avec Dieu et développer une meilleure connaissance d'eux-mêmes. Mais les passionnés ou les explorateurs de l'Ennéagramme devraient être prudents dans l’utilisation d’un outil qui, scientifiquement parlant, devrait encore faire ses preuves, et ne devraient jamais utiliser les types de l'Ennéagramme pour stéréotyper les autres.

En revanche, nous pourrions tous bénéficier de certains outils éprouvés de la psychologie qui aident à comprendre nos traits de personnalité élémentaires, à développer des habitudes vertueuses et à raconter l’œuvre rédemptrice du Christ dans notre vie et notre formation spirituelle.

Sarah A. Schnitker est psychologue spécialisée en psychologie de la personnalité et en psychologie sociale à l'Université Baylor. Jay Medenwaldt prépare un doctorat en psychologie sociale à Baylor. Lizzy Davis, gestionnaire de subventions chez Baylor, a fait usage de l'Ennéagramme à la fois personnellement et dans le cadre de son travail.

Traduit par Philippe Kaminski

Révisé par Léo Lehmann

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